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  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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24 août 2018 5 24 /08 /août /2018 06:21
 
 
 
                                                                 Questions
 
Il m’arrive de me sentir las. Je regarde trop le monde. Je souffre d'une « sclérose regardative », une sclérose de la vision. Je n'aperçois plus l'ouverture vers le futur, ni celle vers le passé. Je plonge volontairement dans l'espace percé par toutes sortes de questions. Dans l'univers de ces questions, disons. Pour moi, c'est une sorte de fugue. Je suis alors extrémiste : enfant inconscient et/ou vieillard incontinent.
 
(...)
 
Papa, maman,
Comment se fait-il que le papillon vole ? Comment se fait-il qu'il vit ? Et nous, nous vivons aussi, nous, non ? Comment se fait-il que nous vivons ? D'où vient-elle la vie ? C'est la même vie, celle du papillon et la nôtre ? Elle siège où ? Dans la tête ? Dans le cœur ? Dans le ventre ? Dans les fesses ? Dans le pipi ? Dans le caca ? Pourquoi on ne la voit pas ? Et qu'est-ce qu'elle fait à l'intérieur du papillon ? Mais encore, à l'intérieur d'un éléphant ? À l'intérieur d'une tique ? D'un tigre, sinon ? À l'intérieur du coq ? À l'intérieur du poisson ? Et les plantes, c'est pareil ? Elles vivent ? Elles ont de la vie, elles aussi ? Et les pierres ? Les roches ? Les montagnes ? L'eau ? L'air ? Mais les grottes ? Et les étoiles encore ? Ou les chiffres ? Quand tu dis qu’un et un font deux, c'est à cause de la vie ? La vie des chiffres ? Et les pots de confiture de mamie, quand tu mets les doigts dedans, c'est dans la vie de la confiture que tu les mets ? Et le jour ? Mais la nuit, encore ? Et quand on est malade ? Et quand l'ange vient avec le marchand de sable pour m'endormir ? C'est pareil partout ? Qu'est-ce qu'elle nous fait la vie ? Pourquoi nous fait-elle cela ? Pourquoi le fait-elle jours après jours – mais pas toujours – et pourquoi cesse-t-elle de le faire un jour ? Pourquoi elle ne le fait plus, quand on meurt ? Pourquoi nous mourons ? Elle vient d'où la mort ? Elle siège où ? Pourquoi ne la voit-on pas ? Mais la peur ? Elle arrive d'où ? Quand nous avons peur, nous avons quoi pour de vrai ? Pourquoi dit-on qu'on a peur ? Et quand on n'en a pas, on a quoi à la place ? Pourquoi c'est bien quand on n'a pas peur ? Pourquoi c'est mal d'en avoir et bien de ne pas en avoir ? Pourquoi c'est pas pareil quand on a quelque chose (et c'est bien d'en avoir), et quand on n'en a pas (et c'est mal de ne pas en avoir) ? Mais quand tu comprends tout ça, comment se fait-il que tu puisses comprendre ? Il vient d'où, le comprendre ? Où il crèche ? Pourquoi ne voit-on pas la compréhension ? Pourquoi arrive-t-elle parfois et pas toujours ? Combien dure-t-elle ? Pourquoi s'en va-t-elle ? Qui prend sa place ? Y-a-t-il une place spéciale pour cette situation ? C'est quoi une place spéciale ? C'est quoi le spécial ? C'est quoi que d'être spécial ?
 
(...)
 
Ce n'est pas parce j'aurais trouvé les réponses à ces questions, mais parce que je suis las de les poser que je reviens à moi, jeune enfant et/ou vieux parents que je suis dans une seule et unique – ...personne ?
 
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19 août 2018 7 19 /08 /août /2018 08:14
 
 
                                               Tuer son têtard
 
 
Ce connard croit me faire peur. Lui et sa bande.
 
- Eux !
Fronts et muscles super-tatoués. Gros bras. Bites perçantes.
 
- Peur – à moi ?
 
Croient savoir qui je suis. Ce que je suis. Jusqu'où je suis.
 
- À moi ? !
 
Lorsqu’elle a vu le cerveau du môme étalé sur les murs, elle a beuglé comme c'est pas possible. S'est précipitée vers la porte. S'est perdue dans la cage d'escalier. Plus qu'une grosse boule de métal-de-chair-lourde-et-amorphe-et-ultra-puant-la-sueur-et-l'effroi-et-la-chie-et-moche-et-plus-encore.
 
Plus.
 
L'avais attrapé par les pieds. L'avais tourné par-dessus de ma tête. Avais heurté sa tête – contre le mur.
 
Vu ? Ma tête – sa tête. Même pas quatre kilos tournés par-dessus de la mienne. Étalée sur le mur – la sienne. Sec. Sourd. Sang, cerveaux étalés sur le mur. Tâche rouge, grise, rose et blanche sur du papier peint couleur coca.
 
Mon têtard.
 
- C'qui restait de lui.
 
Il n'est plus qu'un grand spasme. Je le sens toujours, ici, entre mes mains. Il n'a plus de tête – le têtard !
 
L'autre beugle comme c'est pas possible. Dans sa cage de l'escalier.
 
- La mère.
 
Chienne ! Truie ! Va !
 
Alors ? Me faire peur ? À moi ?
 
(- J'irai-encore-en-prison-MOI-et-j'y-tuerai-encore-et-encore : des-adultes.)
 
Et voilà : j'y suis. J'y SUIS.
 
- Après avoir tué un nourrisson, des adultes c'est rien que de les tuer.
 
(- Une bagatelle.)
 
Je-veux-et-je-vais en tuer un – pour commencer.
Ses-muscles-front-tatoué-de-crétin-bite-imbécile-perçante.
 
- Et tout.
 
Il ne sait pas ce que c'est de tuer son têtard.
 
- Le sien !
 
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10 août 2018 5 10 /08 /août /2018 13:53
 
 
                                                                   Un beau jour
 
« On ne naît pas femme. On le devient. » Formule autant célèbre qu'inepte. Elle a fait pourtant long feu. Si on changeait un mot, un seul mot, la formule prendrait pourtant tout son sens. Celui confirmé par la pratique publique. Par la banalité. Par l'évidence de cette banalité et par le confort du déjà vu, du déjà vécu, du déjà mort.
 
- Par le bon sens.
 
« On ne naît pas vieux, on le devient. » Voilà la bonne phrase. Voilà la contre-ineptie.
 
J'en suis une des confirmations possibles. Une des confirmations vraies.
 
- Une.
 
J'ai vieilli presque sans m'en rendre compte. (On ne sait pas trop quand commence cette foutue vieillesse.) Pour moi, le premier signal a été le moment où j'ai dû demander l'aide de Bibi pour une histoire d'Internet. Elle me l'a résolue en deux temps trois mouvements. Elle était née avec l'ordi annexé à l’ombilic. Elle vit avec et à travers. Même si maintenant elle n'utilise plus beaucoup l'ordi. Tout est sur son téléphone, maintenant. Téléphone. Smartphone et autres folies du genre.
Je la regardais clapotant sur le clavier. De temps en temps elle marmonnait des choses. J'avais l'impression très nette qu'elle portait un vrai dialogue avec la machine. Ou avec la machine logée dans sa tête.
 
Sais pas. Peut-être.
 
...La Seine continua de s'écouler sous le Pont Mirabeau et je me retrouvai arrière-grand-père.
 
Ça veut dire qu'aujourd'hui j'ai des ecchymoses sur les jambes. Que je porte une robe de chambre qui sent la vieillesse. Que j'ai ma place, dans un fauteuil, face à la fenêtre qui s'ouvre sur l'Avenue Kléber...
 
Ça veut dire que nous sommes riches (ma fortune a fait la fortune de mes descendants) (des bourges dégueu) et que nous habitons ensemble, dans ces quatre appartements Avenue Kléber.
 
Ça veut dire que j'ai trois aides-soignantes qui me soignent avec beaucoup de doigté.
 
Ça veut dire que je devrais être content. Et patient.
 
Je ne le suis pas. Surtout quand on m'amène, pour le voir, l'ultime rejeton de notre arbre généalogique. Un petit garçon de presque trois ans, maintenant.
 
- Un être qui n'a rien à foutre de mon être à moi.
 
Ses jouets sont des choses moches, ridicules, idiotes, sans personnalité, inabordables.
 
- Des trucs à l'écran et aux mouvements de robots.
Il m'énerve beaucoup. Il donne l'impression que le monde lui appartient. Ou, du moins, qu'il va lui appartenir. Moi inclus.
Je pique ma crise. Je crie et je frappe des pieds. Qu'ils le fassent sortir ! Dehors !
 
Ils me trouvent gaga, gâteux. Fou, même. – Je ne suis qu'affolé. Ils ne se rendent pas compte que je ne suis pas monté dans le train du futur. Pour eux, ça existe, le futur. C'est cet enfant. (En réalité, ils devraient regarder vers moi, comme paradigme de leur futur. Ou, enfin !, qui sait ?) Pour moi, non. Cet enfant est ce que je vais laisser derrière moi. Derrière, il y a le passé.
 
Eux, ils ont grandi avec des séries TV, avec des piratages informatiques, avec des SMS et des MNS, avec des Twitters, avec des « réseaux de socialisation », avec des « zappings », avec une atomisation rapide, brutale, minéralo-bio-numérico-socio-inhumanisante de la société – et je ne sais pas quoi encore.
 
Pour eux, c'est du présent. Pour moi, du futur présent intouchable. Un futur qui m'a échappé. Qui m'a laissé tomber. Qui est en train de m'éloigner de la vie. Qui va me tuer.
 
- Je peste.
 
- Je me suis vieilli jusqu'à la vieillesse.
 
(La formule me paraît très juste, malgré son incongruité grammaticale.)
 
Je ne pige pas comment ils fabriquent la cohérence, mes descendants. Il m'est impossible de sentir « en quoi consiste la consistance » pour eux.
 
Je crains le pire : qu'ils n'en aient pas besoin. Ni de consistance, ni de cohérence. Je me demande même si la consistance et la cohérence seraient vraiment réelles (et importantes). Vu que je les ai perdues, moi. Et la consistance, et la cohérence. S'il se trouvait que je les ai eues un jour.
 
- Un beau jour.
 
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9 août 2018 4 09 /08 /août /2018 10:32
Parents et enfants
 
 
                                                                      Avant tout
 
 
Tout est convention. Notre capacité à inventer des conventions, une fois désignée, devient à son tour une convention inventée. Ce ne sont pas des concepts que nous découvrons-inventons-manipulons-échangeons, mais des conventions conceptualisées et conventionnées et conceptualisées et conventionnées et conceptualisées et conventionnées et j'en passe et des meilleurs.
 
Face à cette situation « inextricable » je m'incline, je prends mon caddie et je vais au marché.
Nous habitons rue des Eaux. Rue où se trouve le Musée du Vin. (Ce n'est pas une blague. Tout le monde peut constater la véracité de la chose à la station du métro aérien et très parisien de Passy, en descendant l'escalier pour faire ensuite droite-droite. In vino veritas.)
Le dimanche je prends ce métro aérien jusqu'à la Motte-Picquet. Sous la ligne, sur une distance de deux cents mètres, s’étale le marché. Un marché comme tous les autres. J'aime m'y rendre le dimanche. Le dimanche matin, on n'a pas grand-chose à faire. En règle générale. Le marché donne (enfin, ce marché me donne) l'impression de contact avec la vie réelle. Autre que celle du bureau avec toujours les mêmes aléas de la vie d'un salarié. On y trouve de vrais vendeurs. De vrais acheteurs. Les vendeurs vendent. Les acheteurs achètent. Il y a une humanité consensuelle. L'humanité est consensuelle. D'abord conventionnelle, puis consensuelle car conventionnelle. Enfin, j'aime croire ça. Y a pas de raison qu'il n'en soit pas ainsi, d'ailleurs.
 
Je m'arrête devant ma fromagère. Je goûte trois sortes de fromage. J'arrête. Trois c'est déjà beaucoup. Les papilles ne réagissent plus. Mais, qu'importe ! Je prends du Vieux Salers, la croûte épaisse, friable et parfumée. De l'Appenzeller, pour voyager un peu en Suisse. Du Burrata des Pouilles, pour l'Italie. De l'Erba Barona, pour la Corse. Du Bouton de Culotte sec – le plus petit fromage français que me dit la fromagère – qui nous arrive de Bourgogne (Mâcon et le Haut-Beaujolais). Du beurre aux cristaux de sel de Guérande. (Et basta. Vous parliez de trois sortes.) Des tomates, ensuite. Des poivrons longs et verts de Maroc. Quatre pommes. Quatre poires. Une livre de raisins sans pépins. Un bouquet de dahlias pompon rouges. Un pain aux noix. Un demi-poulet rôti avec ses pommes de terre rissolées et sa sauce, dans leur sac de papier imperméable.
 
Je me sens bien.
 
Dans la voiture du métro, entre les stations Bir-Hakeim et Passy, sur le pont à étage qui enjambe la Seine, ré-concepts et ré-conventions.
 
Céline et Jünger. Ferdinand et Ernst de leurs prénoms. – Il faut leur donner des noms et des prénoms pour une raison plus que simple. D'ici dix mille ans, quand l'humanité débordera de génies consommés, broyés dans la panse de l'histoire, on aura du mal à les retrouver si, par malheur, bonheur ou hasard (c'est pareil !), on aura besoin d'eux. Notamment en tant que témoins d'une certaine physiologie de la Grande Guerre. En tant que concepts. (Byeeee les conventions, donc Byeeeee.)
 
À la maison, Charlotte, à moitié habillée (ou déshabillée, selon), en larmes. Larmes de bonheur. Frédéric vient d'appeler de l'hôpital. Notre fille a accouché. Un garçon de trois kilos deux cents. Lui, il est père, elle mère, nous grands-parents. Pour la deuxième fois. Tout va bien.
 
Il faut qu'on y aille.
 
Charlotte est un être presque massif. Bien soignée, elle a de ces seins qui ne laissent personne indifférent. Ses fesses non plus. Plus un peu de ventre. Plus sexy, tu meurs.
Elle veut que je la baise. Avant de partir pour l'hôpital.
 
Je me laisse baiser par elle. De tout mon être. Avant toute convention. Avant tout consensus. Avant tout.
 
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1 août 2018 3 01 /08 /août /2018 09:23

 

Rêve de fusillé

 

Je me réveille. Je suis arrêté. Je me trouve dans une espèce de cellule ouverte d'un côté. Je ne vois pas les autres, mais ils sont là. Je le sais. Je sais qu'ils sont là.

Nous serons tous fusillés. Tous. Je serai fusillé. Moi. Avec d'autres. Que je connais.

J'avais écrit quelque chose, paraît-il à cette occasion.

En tout cas, il n'y a pas de retour.

On m'apporte ce que j'avais écrit. Ou... quelques feuilles pour écrire ce que j'avais à écrire, ou...

Qu'est-ce que j'avais déjà écrit ?

Sur la première de couverture se trouve la photo-dessin de ma bouche. Je la reconnais. Je reconnais ma bouche. C'est l'image de la fin. C'est ce qui restera de moi... Les lèvres sont entrouvertes. Les poils sont les poils de deux jours. Tout le monde reconnaît ma bouche. Ce qui restera de moi.

Je pense à mes enfants. Il faut que j’écrive quelque chose pour eux. Quelque chose ayant comme première de couverture la photo-dessin de ma bouche. Avec des poils de deux jours...

Mon âme me fait mal. J'ai une âme qui me fait mal. Le mal, ce mal-là, me réveille.

Une nanoseconde je me dis que tout est faux. Que ce n'est que de l'orgueil. Je veux laisser quelque chose aux enfants – pour qu'ils me gardent encore un temps sur terre, dans leurs âmes. Pour que mon âme malade...

Je veux rendre malade leurs âmes. Égoïstement.

Cet égoïsme-là me déplaît encore plus. C'est encore pire. Encore pire car faux. Tout est faux. La fusillade qui m'attend. Mon âme. Ma bouche. Les poils. Les enfants. Mes enfants...

Je me réveille.

Terrifié, je me rends compte que je serais fusillé. Que ce n'était pas un rêve, mais que c'est la réalité. Je serais fusillé. Je verrais les canons dirigés vers ma poitrine, vers mes yeux. J'ai peur. Les balles partiront après avoir vu ces canons dirigés vers ma poitrine, vers mes yeux.

Je ne suis pas prêt.

Je ne peux pas accepter encore la mort. Ni par balle, ni autrement.

Et je me réveille.

Cette fois pour de bon.

J'ai envie d'aller à la messe. J'y serais seul parmi des croyants qui m’indiffèrent. Une masse mouvante mais inanimée. Leurs âmes, peut-être malfaisantes, comme la mienne, me paraissent matérielles. Ils respirent. Et c'est tout. C'est ça leur âme. Une respiration. La mienne est le mal. C'est le mal.

Je suis entièrement réveillé maintenant.

Les enfants dorment dans la pièce d'à côté. Innocents. Peut-être serins. Peut-être dans un autre monde. Dans un autre univers.

Je ne serai pas fusillé. Non. C'est quoi ?

 

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23 juillet 2018 1 23 /07 /juillet /2018 08:22
 
 
                                                       Pour la Galerie
 
     Nous sommes frère et sœur. Enfin, un demi-frère et une demi-sœur. Dans l'impondérable, dans l'ahurissant noyau de l'inexistant.
     En quelques zapps.
     Nos mères, sont lesbiennes. Elles nous ont conçus avec un de leurs amis, un homo. (À quelques jours de distance, pour tenir compte de l'ovulation différente des deux femmes. Pour lui, la spermatogenèse n'a pas posé de problèmes, paraît-il. Nous aimerions savoir pour autant, où et comment se forment les caractères masculins ou féminins dans l’œuf, étant donné que nous sommes un homme et une femme ; jusqu'à la preuve contraire.)
Ils se sont bien amusés, trouvons-nous. C'est pas rien de faire ce qu'ils ont fait. Transgresser leur état mono-sexuel – pour « donner la vie » à quelque chose. Cette chose leur aurait été interdite « normalement ». Ils ne faisaient pas partie de la foule des gens « normaux » pour qui « le don de vie » ne transgresse rien. Sauf, peut-être la loi ou l'orgueil d'un dieu ou d'un autre écarté pour un temps.
      Pour un temps, car les choses se sont pas mal compliquées et assez vite. Notre père, menant une vie pas trop organisée, tantôt en couple, tantôt solitaire, manifesta le désir de nous avoir plus souvent chez lui.
     - Vous êtes mes racines, aimait-il un peu trop répéter.
     Nos mères n'avaient rien contre. Seulement voilà, à un moment donné, leur couple s'est défait. Elles se sont séparées. Séparation assez difficile, voire rude.
     Du coup, une espèce de jalousie intervint dans les relations trilatérales entretenues par les deux femmes et leur fécondateur. (On dit « femmes » au lieu de mères. Mais ce n'est pas tout à fait exact. Elles ont quand même été des mères pour nous. Des mères spéciales, mais mères toujours, aimantes.) Elles étaient très soucieuses de l'attention du père à l'endroit des enfants. Si l'enfant, rentrant chez sa mère (on voit bien qu'on ne peut pas toujours substituer la femme à la mère), rapportait des choses qui laissait croire que l'autre enfant aurait pu bénéficier d'un traitement plus favorable, les contacts mère-enfant, mère-père, père-enfant s'enveloppaient dans une atmosphère qui ne pouvait porter autre nom que « scandale ».
     Les gens autour de nous paraissaient être assez intéressés par ce qui se passait dans cette pelote psycho-sociale. Ils attendaient avec une certaine impatience l'explosion suivante.
C'était (ce qu'on appelle) « la Galerie ».
     Nous, les enfants, ne comprenions plus grand chose à tout ça. Nous constations que nous ne nous rencontrions plus que rarement. C'était chez notre père que cela se passait. On ne voyait plus la mère de l'autre.
     C'était l’aliénation.
     Non pas que nous souffrions vraiment de cette situation aliénante, de cette aliénation situationnelle et situante. Simplement, c'était intéressant d'en souffrir.
Pour la Galerie, surtout.
     Nous découvrîmes ainsi que ce qui compte dans la vie, et même avant la vie, c'est la Galerie. Chose valable aussi pour l'après-vie. Sans Galerie, rien n'existe.
     Ce fait est de la plus grande importance pour ce qui existe. Voilà.
Nous conseillons à tout le monde de faire en sorte d'intéresser la Galerie. Et encore d'une manière spécifique, c'est à dire toucher l'espèce, voire l'éteindre. (Au moins tenter de.)
 
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21 juillet 2018 6 21 /07 /juillet /2018 07:01
 
 
 
 
                          Rapport qualité-prix
 
 
     Le sens de la qualité s'éteint comme suffoqué lorsqu'il est introduit dans le rapport qualité-prix. Peut-être même plus : il y échoue, s'y étrangle, s'y noie et ainsi de suite. C'est une histoire qui sème le trouble.
     Oui, mais pas toujours. Par exemple, Estéban, le copain de Nicky, ma fille, a trouvé son équilibre en découvrant les vertus stabilisatrices et identitaires de cette équation. Il s'y soumet automatiquement, sans réfléchir. Tout est rapport qualité-prix dans la vie, pérore-t-il. Tout, sans exception. La vie-même n'est qu'un long et continu rapport qualité-prix. Estéban n'accepte que des choses de qualité. Il se construit, se fait lui-même à partir de la qualité de son extérieur. Il s'efforce de meubler cet extérieur avec « des choses de qualité ». De le meubler et de l'animer ; jusqu'au refus, jusqu'au débordement.
     Mais assez de sarcasmes.
     Mon inquiétude, peut-être fantasmagorique, est réelle.
     Explication.
     Nicky est une jeune fille de taille moyenne. Look moyen : un teint normal de Blanc d'occident ; des cheveux châtains coupés long et serrés dans des nattes ou laissés libres ou ramassées dans une queue de cheval au-dessus de la nuque ou au sommet du crâne ou latéralement ;  des yeux gris-verts légèrement allongés ; l’ovale de la figure, harmonieux mais pas plus ;  des épaules et des bras assez délicats mais pas maigres ; des seins un peu plus grands que les petits ; des hanches potentiellement maternelles ; des cuisses et des mollets longiformes supportant bien la marche sur des talons hauts ; des fesses moyennes, moyennement rondes, agréablement mobiles ; des ongles soigneusement coupés, autant ceux des mains que ceux des orteils ; deux tatouages, l'un floral, l'autre héraldique... Intelligence moyenne : capable d'orientation correcte dans l'espace et dans le temps ; capable de comprendre un minimum arithmétique ou géométrique ou grammatical ou rythmique ou informatique... ; capable de cerner le bien du mal et voir aussi ce qui est mal dans le bien et bien dans le mal ; capable de s'arrêter devant l’incompréhensible et de foncer dans le compréhensible ; capable de construire des réalités absurdes mais supportables...  Psychisme moyen : des joies, des chagrins, des jalousies, des espérances, des énervements, des écœurements, des joies et des rires, des tristesses et des larmes dans les limites de l’acceptable... Capacité communicative moyenne : des disputes, des réconciliations, des empathies, des sympathies, des antipathies, des tentations lynchoïdes...
     Bref, une brave et normale jeune femme moyenne.
Or, Estéban, avec sa marotte de la qualité, l’introduit sans doute dans son équation qualité-prix.
     J'ai peur. J'ai peur pour elle. J'ai peur, car je ne sais pas qui apprécie les qualités et qui fixe les prix dans ce monde où nous vivons, Nicky, ma fille, Estéban, son amoureux, moi, nous autres… ?
 
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18 juillet 2018 3 18 /07 /juillet /2018 06:09
 
 
 
                    Ma fille veut faire du baby-sitting
 
 
     L'instinct maternel, c'est quelque chose. Je dirais même au pluriel : quelques choses.
     Explication.
     Ma fille vient d'avoir dix-huit ans. C'est le moment pour elle de commencer à faire du baby-sitting. Histoire de gagner un peu de sous. Histoire des babioles féminines. Des rouges à lèvres, du mascara, des bracelets ou des boucles d'oreilles... Enfin, tout ça. D'ailleurs ça ne m'intéresse pas trop. Voire, pas du tout. Même si ça devrait m'intéresser. Du moins un peu.
    Elle peut faire ce qu'elle veut avec son argent. Chose valable depuis qu'elle dispose d'un peu d'argent de poche. Et depuis qu'elle a découvert comment exploiter un gentil papa divorcé, qui la reçoit de temps en temps. Y compris quand, hors programme, elle a besoin d'un peu de tune supplémentaire.
     Donc, du baby-sitting – pour ma fille.
     Mes voisins ont deux enfants et un cerisier qui reste non-cueilli. Deux petits garçons de quatre et deux ans. Un cerisier grand comme la maison, imposant et arrogant. Cécile s'est dit – et m'a dit – qu'ils pouvaient faire l'affaire. Les enfants comme le cerisier. C'était le mois de février.
     Je l'ai encouragée d'aller voir les voisins et de leur offrir ses services. Autant pour les enfants (baby-sitting), que pour le cerisier (cueillette). 
     J'avais trouvé l'idée bonne, moi. Ce ne fut pas le cas de Cécile. Facile à dire, va parler aux voisins. Alors, si c'est si facile, pourquoi je ne le ferais pas moi – pour elle ? (Elle ne le dit pas avec la bouche mais avec le regard).  
     - Ma chérie, tu es assez grande pour le faire toute seule – si tu veux t’intégrer dans le monde des adultes et faire du baby-sitting en adulte.
     Pas plu ? Tant pis. Il faut qu'elle apprenne.
     C'était le mois de février, donc, disais-je.
     Arrive le mois de juin. Le cerisier, plein de cerises. Cécile, rien. Elle n'ose pas aller voir les voisins pour leur proposer sa force de travail et pour demander la permission de cueillir les fruits âprement convoités et bouffés par les oiseaux du ciel.
     - Je déteste ces bambins !
     - Tu ne veux plus faire du baby-sitting pour eux ?
     - Ils sont trop craquants, c'est vrai, mais ils font trop de bruit le matin quand je dors la fenêtre ouverte.
     - Ils sont insupportables, ces gamins.
     - Vraiment trop.
     - Les voisins d'à côté ont des framboises et des groseilles.
     - Je vais m'en servir chez eux.
     - Ils ne sont pas à la maison.
     - Ils sont partis en vacances.
     - Je ne comprends pas ces gens qui ne cueillent pas leur cerisier et qui partent en vacances en laissant leurs framboises et groseilles pourrir...
     - J'irai leur demander pourquoi ils ne cueillent pas les cerises pour leurs enfants ?
     - Je pourrais le faire à leur place.
     - Et comme ça, je pourrais me remplir la panse aussi.
     Franchement, l'instinct maternel c'est quelque chose ! Voire, quelques choses !
     Quant à moi, je pense que de la panse vient la danse. Et je ne me trouve pas trop stupide en rimant ainsi. Enfin, pas trop.
 
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14 juillet 2018 6 14 /07 /juillet /2018 07:02
 
 
                            L'enfant compétitif
 
 
     Je ne peux pas me plaindre. Ils prennent soin de moi. Un max de soins, pour leur époque.
     Ils ont confié leurs gamètes à des ultra-savants d'aujourd'hui pour qu'ils assurent l'agencement d'un enfant compétitif, voire hyper-compétitif, un winner. 
     - Moi.
     Je n’ennuierai pas l'assistance avec la panoplie de détails imaginatifs et linguistiques qu'il m'a été donné à toucher lors des conversations desdits ultra-savants. Nous ne serons guère avancés si je vous parlais cellules eucaryotes ou procaryotes, haploïdes ou polyploïdes, gamétogenèse, méiose, gonades, épiblaste, gastrulation, zygote et syngamie, ovogenèse, spermatogenèse, chromosomes somatiques et hétérosomes X ou Y (le Y, porté aléatoirement par le spermatozoïde imposant le sexe masculin au futur être...), cellules germinales, génotype et composition allélique et phénotype, manipulation génétique en tant qu'art scientifique, pudibonderie et néo-pudibonderie scientiste, surenchère technologique au nom du bonheur, transhumanisme, ségrégation, dopage génétique et nano-éthique et ainsi de suite jusqu'à la fin de l'infini de l'infini et des infinis.
     - Y a une fin pour tout, même pour l'infini. 
     En prenant conscience de ce qu'ils se disaient entre eux lesdits ultra-savants, je commençai à sentir ce qu'on pouvait sentir lorsqu'on se réveille au milieu d'un champ de mines complètement plat, sans aucun relief extérieur, supérieur et visible, mais avec beaucoup de dénivellements intérieurs, inférieurs et invisibles : les mines. Je compris que mon avenir sera calqué sur cette image. Toute ma vie, dont je ne savais pas encore grand-chose, voire rien, je me trouverai au milieu d'un champ de mines. Les engins y auront des milliers de formes et de contenus. Leurs explosions seront imprévisibles.
     - Une d'entre elles mettra en œuvre la fin.     
     Parmi ces mines, la présente. Ils ne pouvaient pas (encore) me configurer le squelette et la carnation d'un winner général-total. Ni même ceux d'un winner particulier-partiel. Mais ils se donnaient la peine de faire de leur mieux.
     - C'était pour ça qu'ils étaient payés, non ?
     Yes !
     Ensuite, en se dirigeant vers moi à partir d'un coin du passé, ou d'un coin de l'avenir, j'ai cru comprendre qu'autour de moi se développait un protocole eugénique et qu'on pronostiquait le protocole euthanasique qui me serait éventuellement réservé.
     Quant au couple de gamètes d'où j'allais jaillir, quoi dire ? Il était là, présent, veillant sur moi. Les composantes de ce couple croyaient qu'ils pouvaient faire de moi un winner. Ils ne se posaient même pas la question si moi, je voulais en être un. Probablement parce qu'ils savaient que le vouloir existe, mais pas le vouloir vouloir.
     - Encore que, je n'en ne suis pas trop sûr.
     Rien ne peut les empêcher de croire que vouloir vouloir quelque chose est possible et que tout ça pourrait être prévu génétiquement.
     Rien ! Et en plus, pourquoi les empêcher ?
     - Pourquoi faire ?
     Pour éliminer, peut-être cette sensation désagréable :
     - Je ne me sens pas trop bien dans mon futur.
 
En vente chez moi et sur Amazon (version brochée), sur Kindle (version ebook)
Blog : www.alexandre-papilian.com/

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13 juillet 2018 5 13 /07 /juillet /2018 14:51
 
 
            Mes parents se réjouissent de mon départ
 
 
     Ça y est. Le peu à prendre a été monté dans la camionnette. François a pris le volant. À côté de lui, Lolo, sa copine, se nettoie l'oreille droite avec son petit doigt. André, Éric, Kath et moi nous nous sommes trouvé une place parmi les cartons.
     La séparation de mes parents m'a laissé un goût un peu fétide. Hypocrites, ils avaient l'air triste.
     - Mon départ les chagrinerait !
     Tu parles ! Ils piaffaient depuis une semaine en attendant que je me casse. Bon débarras ! (C’est la merveilleuse expression qui convient à la situation.)
     J'ai pris seulement des affaires qui me seront utiles. Des choses qui de toute façon, pour eux, n'auraient été qu'inutiles, agaçantes.
     Je dirais que pour moi ce départ était un vrai soulagement. J'avais marre de voir tous les jours leurs tronches de parents doux (édulcorés, je dirais) et aimants (trop). Il y a des moments comme ça dans la vie. Des moments de séparation. De bonne séparation. Dorénavant, chacun avec sa vie, avec ses soucis et avec ses joies. Un vrai soulagement, et pas moins.
     Mais ceci est valable pour moi. Uniquement.
     Lorsque je vois et constate que pour eux ça représente – aussi –  une délivrance, le sang ne tarde pas à me monter à la tête.
     Pourquoi ai-je utilisé le mot aussi ? Il n'y a pas d'aussi possible entre nous. Je suis trop adulte pour rester leur enfant. Je ne suis pas assez adulte pour devenir leur copain. Voilà la quadrature du cercle (pour être intellectuel et poli). C'est une espèce de damnation. Difficile à comprendre.
Ils voulaient se débarrasser de moi. Un point c'est tout. Et je n'aime pas ça. Un autre « point c'est tout ». Je leur courais sur les haricots, paraît-il. Ils n'avaient plus de vie privée. Eux, les patri-matriarches. Une vie privée qui servirait à quoi, s'il vous plaît ? À rien. À plus que rien. Leur vie c'est moi. Aussi – à moi. À leur âge, c'est à dire. Ils ne peuvent pas en avoir une autre.
     Jaloux ? Ben, oui. Je suis jaloux ! Et quoi ? 
     La camionnette roule en nous brimbalant. Kath et son Éric se bécotent. L'ex de Kath, l'André, les regarde avec une indifférence dont je ne serais pas capable, moi. Mais ils sont comme ça, mes copains.
    Devant l'immeuble, Chris et Mômô, plus Parachute, assis sur les marches, nous attendent. Parachute fume. Il n'est pas bien aujourd'hui. Il est bipolaire, dit-il. Aujourd'hui, il est bas. L'herbe lui fait du bien, dit-il. Je pense qu'il a fait sa ronde hier, dans les stations de métro. Sinon, d'où venait le blé pour l'herbe ? Il est malin. Il s'attaque uniquement à des ivrognes endormis sur les bancs. Même s'ils se réveillent pendant qu'il leur fait les poches, c'est rare qu'ils puissent résister à ces cent kilos de gaillard grand et solide comme lui.
     Enfin. On commence à décharger. François doit rendre la camionnette avant dix-huit heures. Il lui reste encore une heure et deux arrondissements à traverser.
Encore trois heures et je me retrouve tout seul. Sans copains. Sans parents.
     - J'essaie de me comprendre.
 
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