Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Présentation

  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
  • Contact

Profil

  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

Texte Libre

Rechercher

29 mars 2018 4 29 /03 /mars /2018 06:20

 

 

Tes soixante-dix ans de femme

 

 

     La porte d'entrée reste fermée. Ça ne sert à rien de frapper. On n'ouvre pas. Pourtant, la voiture de maman est devant la porte du garage. À côté d'elle, une autre. Maman a peut-être des invités. Ils doivent être quelque part dans la maison. Dans la tour aux mouches. (Elle adore la montrer aux invités. Même s'il y a toujours trop de mouches à l'intérieur – Dieu sait pourquoi.) Ou, peut-être dehors, dans les terres.

     Je klaxonne. Rien ne bouge. Klaxonne. Rien. Je m'assois sur les marches qui mènent à l'intérieur et j'allume une cigarette. Je regarde les hortensias qui poussent en abondance à côté de l'escalier. Ensuite la verdure de l'érable. Les branches touchent le toit de la demeure. Ce n'est pas un château (trop petit). Ni un manoir (trop vieux). Ni une maison de maître (trop grande). C'est quelque chose sans queue ni tête. Un hybride. Des pierres du XIIème (dans le portail solitaire). Des pierres du XIVème (dans la grande salle inhabité – le sol aux énormes pavés inégaux et glissants de couleur claire). Des pierres sans âge (dans le mur circulaire de la tour aux mouches déjà évoquée – construite je ne sais pas quand, offrant une vue assez belle sur la propriété et sur le pays ; le tout entre les mouches qui bourdonnent avec beaucoup de force et d'énergie : c'est leur univers... c'est mon obsession...). Le bâtiment en tuf calcaire (ajouté au milieu du XIXème), où se trouvent les chambres et les pièces à vivre d'aujourd'hui. Les garages et la buanderie (en béton gris). Les bâtiments du haras (avec leur neuf box pour les chevaux ; avec des bêtes dedans).

     Maman n'est pas trop seule, aujourd'hui. Elle a deux aides ménagères. Nous, ses cinq enfants, allons la voir assez souvent. Elle n'est pas trop seule, donc. Elle est petite, menue, décrépie mais toujours élégante et vive, voire alerte. Elle n'a jamais été seule. Nous, les cinq enfants, avons quatre pères. Nous sommes sa non-solitude garantie.

     La propriété, beaucoup plus riche en terres au début du XXème, vient du père de maman, un paysan plein d'énergie qui a su naviguer entre les allemands et les résistants, en se dirigeant vers le génie civil. Il a fait sa fortune surtout dans les grandes villes. Maman, ensuite, comme seule fille du ménage, a hérité de tout.

     Elle aime la broderie, l'histoire antique et les chevaux. Et les mecs. Elle fut courtisée et récourtisée plus pour son argent que pour ses qualités de femme. Elle y laissa des plumes. Tous ses mariages, fêtés avec une certaine pompe, lui apportèrent des enfants et des divorces coûteux. (Nos quatre pères vivent assez bien avec les pensions alimentaires que leur verse maman. Les ragots de « la société » abondent. Mais sans trop de méchanceté.)

     Maman a su s'imposer dans la région. Elle est riche. Elle a son mot à dire dans les commissions, comités et conseils du bled. Elle est marivaudée à la provinciale pour son argent. Elle le sait plus que bien. Elle ne prend pas la grosse tête. Elle tient la caisse du Secours Catholique locale lors des ventes publiques. Elle joue à la belote et aux boules avec les autres natifs. Elle monte à cheval. Même avec ses soixante-dix ans et en dépit d'un grave accident soldé avec les os du bassin presque en miettes. (La jument avait trébuché. Maman est tombée. L'animal aussi – en l'écrasant. Il y vingt-cinq ans. Elle a aimé et aime toujours les chevaux. Le flambeau est repris aujourd'hui par Albertine, notre sœur aînée. Mais de toute façon maman a un employé pour ses bêtes...)

     Je jette la cigarette. Je me lève et j'essaye encore une fois la porte. Toujours fermée. Qu'est-ce que je croyais ? Je vais à la voiture et, en regardant vers la façade du bâtiment, je klaxonne de nouveau. J'aperçois un soupçon d'animation à l'une des fenêtres de la chambre de maman. J'ai l'impression de voir deux silhouettes.

     La fenêtre s'ouvre et la tête de maman fait son apparition.

     - Qu'est-ce que c'est ?

     Je souris. Elle ne me reconnaît pas. Elle n'a pas mis ses lunettes. Ses cheveux sont ébouriffés. Ensuite, elle me reconnaît. Elle me fait signe d'attendre. Elle vient m'ouvrir après plus de trois minutes. Elle me conduit dans le salon. Là, affalé sur le canapé, un homme du troisième âge, peut-être un peu plus jeune que maman. Les lacets de ses chaussures sont défaits. Il se lève et maman fait les présentations. Il a l'air sympathique.

    Encore une aventure, maman ! Du haut de tes soixante-dix ans bien révolus !

     Je suis un peu jaloux. Moi, le quatrième dans la lignée. Moi, la quarantaine bien révolue !

     Jaloux de toi, maman. De tes soixante-dix ans de femme.

 

Blog : www.alexandre-papilian.com/

Partager cet article
Repost0
27 mars 2018 2 27 /03 /mars /2018 15:17

 

Notre fils aura un enfant

 

 

     Il n'est pas fier, comme on aurait pu s'attendre. Par contre, nous, si. Nous en sommes très fières. Même plus.

     Il aura un enfant. Enfin, ils auront un enfant, lui et son amie.
     Son amie n'est que son amie, pas la nôtre. Elle est jolie, rien à dire. Elle est jeu

ne et joyeuse. Elle a tout pour plaire. Surtout maintenant, quand elle commence à porter l'enfant de notre fils. Mais ça ne va pas plus loin. Elle sera la femme que notre fils a fertilisée. C'est pas peu, mais ce n'est pas énorme non plus. Combien de femmes ne tombent enceintes de leur baiseur ? Toutes. Pratiquement toutes. Pas de quoi casser trois pattes à un canard.

     Nous, les parents, nous nous regardons l'un l'autre et nous comprenons que le regard que nous jetons sur notre fils est radicalement différent. Mais nous nous entendons. Nous nous absorbons l'un l'autre. Nous nous assimilons l'un l'autre. Tout en digérant notre fils tel qu'il est aujourd'hui.

     Nous l'avons digéré pas mal dans le passé. Mais aujourd'hui, c'est une autre chose. Il se transforme et nous transforme. Et nous, ainsi transformés, le digérons en tant que fils transformé.

     Difficile de trouver mieux.

     Nous croyons que le père ressent toute cette histoire comme une fusée propulsée par une force parfaitement silencieuse, complètement impitoyable, digne d'un vrai mec. Une fusée qui transperce autant le futur que le passé, qui rend aveugle tout l'environnement.

     La mère, elle s'applique à comprendre comment se fait qu'une autre pourrait être mise enceinte par son fils. Comprendre comment une autre pourrait porter l'enfant de son fils ? Comprendre qu'est-ce que ça veut dire ? Comprendre qui est son fils.

     Il faut en ajouter aussi un fait de digestion : nous laissons notre fils en vie, dehors, avec sa tête indifférente, neutre, à l'envers, bornée – il ne comprend pas ce qu'il a fait –, tout en le digérant. C'est la digestion transformatrice.

     Quant à lui... Il est dehors. Ailleurs. Il ne sait pas ce qu'il a fait. Même pas. C'est ça que d'être ailleurs. Et peut-être que c'est mieux ainsi. Pourquoi savoir quand et comment on a fait un miracle ? Parce que nous, ses parents, on a su ce qu'on a fait lorsque nous l'avons fait ? Parce que c'est quand-même nous qui l'avons fait, n'est-ce pas ?

 

Blog : www.alexandre-papilian.com/

 

 

Partager cet article
Repost0
24 mars 2018 6 24 /03 /mars /2018 07:53

 

Le pouvoir de la paix, la paix du pouvoir

 

 

Elle se croit Reine. Elle a fait six enfants. Quand tu fais des enfants, tu deviens leur mère, certes, mais aussi et peut-être surtout, leur Reine.

Si tu sais t'y imposer, bien sûr. Bien sûr !

On peut changer le « tu », le « toi » rhétorique, par l'« on » tout aussi rhétorique.

On peut dire : Quand on fait des enfants, on devient leur mère, certes, mais aussi et peut-être surtout, leur Reine.

Le hic c'est que l'« on » est trop impersonnel.

Le hic c'est qu'elle m'a (ou M'a, si vous voulez) fait des enfants. Ou encore, que je lui en ai fait faire. Moi, tout seul, je serais incapable de (en) faire. Certainement. Disons : naturellement. D'ailleurs, je n'en ai même pas envie.

- Mais de lui en faire faire, ça oui ! Six fois oui ! – Et ce n'est pas fini. En tout cas, rien d'impersonnel dans tout ça.

Elle a compris une chose importante, très importante. Un homme baise tant qu'on lui fait des enfants. Pour qu'on lui en fasse. Sinon, ce n'est même pas la peine. Ce n'est même pas du jeu (masturbation) : c'est de l'ennui mécaniquement prévisible (ré-masturbation).

Elle se fait donc baiser autant que possible.

Le « possible » se trouve dans ma cour. Si j'ai envie, je la couvre. Sinon, non. Elle est encore sensible à mes avances. En tout cas, elle est bien lubrifiée, chaque fois que je l'honore. Peut-être qu'elle l'est même en dehors de ces « chaque fois ». Mais ça ne me rend pas jaloux.

C'est bien qu'elle mouille. Ça la rend plus fonctionnelle.

Elle n'est pas Blanche Neige. Même si elle a déjà six petits nains autour d'elle. (À son actif !) Il lui en manque un. Qui, d'ailleurs, « se prépare » déjà. Le ventre de la Reine commence à s'arrondir. Elle m'excite. Les six nains, chacun avec son regard – avec sa puissance de regard – donnent à ce ventre encore plus de sens, autrement dit plus de vertu. Je sens que mon pouvoir fécondateur augmente, avec ces regards. Des regards qui me donnent le pouvoir de la paix ou la paix du pouvoir. Peu importe !

Alléluia !

 

Blog : www.alexandre-papilian.com/

Partager cet article
Repost0
20 mars 2018 2 20 /03 /mars /2018 06:57

 

Maternité vocale

 

 

Je ne sais pas si pour un tiers la chose serait tout aussi vraie que pour moi.

- J'ai entendu les voix de mes enfants dans mon ventre.

C'était de vraies voix. Féminine, pour Jeannine, masculine, pour Laurent. Ils ne portaient pas encore de nom, mais ils avaient leurs voix, des voix portantes, chacun de mes enfants. À deux ans de distance l'un de l'autre.

Des voix qui m'ont... impactée. Elles ont eu leur impact, spécifique, féminin, masculin. L'impact de Jeannine. L'impact de Laurent. En et sur moi. Ma féminité fut modifiée. Pareil pour ma masculinité. Bref, pour mon être. Pour mon étant.

Je porte toujours leurs voix. Mêlées à la mienne. Ma voix n'est plus vraiment celle d'avant eux. Aujourd'hui, elle est aussi la leur. Mes enfants m'ont modelée ; dans mon intérieur, dans ce que j'envoie vers l'extérieur. D'une certaine manière, ils en sont au courant : moi et moi seule je suis leur mère, leur seule mère, qui a entendu, seule, leurs voix ici, et en première, dans tout mon corps, pendant qu'ils s'y trouvaient encore et encore et encore... Et encore !

Pourtant, nous étions aphones. Des êtres aphones.

Il y a longtemps depuis.

Située à l'extérieur, je vois nos voix entrelacées, entremêlées dans une polychromie particulière – sécrétion interne – volatile et poétique.

- ...chchuuut...

On n'en parle pas. À personne. Du tout. Jamais. Pour toujours. Trop intime. Irraisonné. Aveugle. À corps perdu. Mortel. Ressuscitant.

- Ressuscitant pour de vrai ?

Vraiment ?

Je n'ai personne à qui raconter tout ça.

 

Blog : www.alexandre-papilian.com/

Partager cet article
Repost0
18 mars 2018 7 18 /03 /mars /2018 08:36

 

 

Non pas un acte sexuel mais un acte d'amour

 

 

     Leurs regards se sont trouvés. Ils étaient nus et ils préparaient leur copulation. Elle, allongée sur son dos, les jambes écartées. Lui, le sexe en érection, se penchant sur elle.

     C'est en ce moment, lorsqu’il la pénétrait, que l'événement s'est produit. Leurs regards se sont rencontrés et un énorme tremblement muet se fit sentir.

     Ils fusionnaient. Mais ils ne perdaient pas le sens de ce qu'ils faisaient. Ils ne s'égaraient pas. Ils gardaient leur libre-arbitre. Même abandonnés, ils n'étaient pas irresponsables. Ils ne s’écroulaient pas, ils ne tombaient pas sous l'emprise de leurs sexes différents et complémentaires. Ce n'était pas un acte sexuel, mais un acte d'amour.

     - Va comprendre l'amour !

     Comprendre ne veut pas dire vivre. Mieux vaut vivre que comprendre.

    Ils vivaient.

     L'amour les collaient et les interpénétrait l'un à l'autre. Les faisait fusionner. Les fusionnait. Brusquement, leur fusion devint impérative. On me poussa, on me harcela, on m'ordonna de les joindre.

     Toute une terreur. La terreur amoureuse. Qu'est-ce qu'on me destinait ?

    Fais-moi un enfant ! Oui, je t'en ferai un. Je t'en fais un. Là. Maintenant. Tout de suite. Nous le faisons, notre enfant

     Ils firent un enfant. Leur enfant. Moi. Chose faite.

    Je fus précipité, je me fis capter, emporter par le courant de leur cascade, par leur chute aveuglante, absorber par leur cratère total. Je devins enfant. Un enfant. Leur enfant. En pleine possession de mon enfance. Et l’aventure fut.

 

Blog : www.alexandre-papilian.com/

Partager cet article
Repost0
15 mars 2018 4 15 /03 /mars /2018 14:08

 

 

Ils peuvent ne même pas exister

 

 

Quant à la puanteur y en avait de la puanteur. Des masses, des tonnes, des mondes, des cosmos, des univers. Ça puait de partout. Toutes les déjections des toutes les volailles du monde étaient là. Le soleil tapait très fort. La chaleur augmentait encore plus l'épouvante. Aussi l'image de quelques vingt jeunes pieds nus et de deux vieillards sans dents qui s'affairaient parmi les petites collines de guano et les flaques d'eau pourrie.

Un monde de défavorisés, évidemment. Des êtres arrivés là par défaut. Des êtres tombés, écroulés, écrasés. Des déchus. Étaient-ils des défauts ? Des déchets ? Pas impossible. Des déchets horribles, terrifiants. Comment faisaient-ils pour vivre dans cette atmosphère puante, dans cet univers infernal, dans cet autre monde impossible pour moi et pour les miens ? Avaient-ils des familles ? Des enfants ? Des désirs normaux, supportables ? Des espérances compréhensibles ?

Le premier choc passé, je senti la révolte bouillonnant en moi. Ce n'était pas pour ça que nous avons dépensé une petite fortune pour passer une semaine de vacances au Maroc. Ils voulaient nous culpabiliser, les Marocains ? Soit ! Nous étions riches et eux, pauvres. Nous dépensions notre argent chez eux, et ils voulaient que nous ayons pour notre argent. Nous ne savions pas que le monde était autre chose que notre image de nous-mêmes. Soit ! Mais à quoi bon ? Franchement, la chose ne pouvait être que contre-performante. Elle ne pouvait réveiller qu’un sentiment de dégoût. Et d'effroi.

L'effroi, plutôt. Oui. L'épouvante. Nous nous trouvions aux portes de l'Enfer.

Christine tenait Marion et Pierre par la main. Dix et huit ans. Tous les trois regardaient effrayés le paysage éducatif et repoussant offert par l'agence de voyage.

De quel droit ?

J'ai senti la main de Pierre cherchant la mienne. Il avait peur, je crois. Marion, quant à elle regardait la faune humaine avec peur, évidemment, mais aussi avec un brin de miséricorde et d'admiration féminine pour un jeune pieds nus, sale jusqu'à ses dents d'un blanc aveuglant. Il regardait ma fille avec convoitise, sauvage, conquérant et méprisant à la fois. Il était le mâle, le chasseur. Marion, elle, était la proie, la femelle. Il était confronté à la vie lourde et destructrice, inaccessible à Marion. Que Dieu la garde ! Elle était propre, parfumée, porteuse d'une vie inaccessible à ce jeune autrement que par hold-up.

D'un côté il y avait ceux qui pataugeaient dans la merde pour rendre les peaux aptes d'être transformées en cuir de vestes, chaussures et sacs, sans penser à leurs visiteurs que le temps de la visite. Voire même pas. De l'autre côté, ceux qui portaient ces vestes, chaussures et sacs sans penser aux premiers que le temps de la visite...

J'aimerais que ce soit ainsi. Mais j'ai peur que l'esprit de mes enfants soit violé d'une manière plus que brutale.

Ils ne méritent pas ça. Ils ne le méritent pas. Ils n'ont rien fait de mal.

Quant aux jeunes de la tannerie, ce n'est pas mon affaire. Pour ce qui me concerne, ils peuvent même ne pas exister. Voilà ! Ainsi soit-il !

 

Blog : www.alexandre-papilian.com/

 

Partager cet article
Repost0
12 mars 2018 1 12 /03 /mars /2018 13:51

 

 

Moi, elle, qui ?

 

À Liana et à sa fille Raluca

 

     Elle me regarde. Je la regarde. Nous parlons. Pour dire n'importe quoi. On ne se connaît pas. C'est la première fois qu'on se voit. C'est la première fois qu'on se parle. On ne peut se dire autre chose que du n'importe quoi. Il faut occuper l'espace, le temps. Il faut attendre la baisse du stress. La découverte des liens communs.

     Sa mère est morte. À Rome. Elle s'est suicidée dans son appartement. Elle était assignée à domicile. Va savoir pourquoi. Elle était infirmière à la prison de Rome. Elle s'est pendue.

La rencontre avec le procureur a été plus qu'éprouvante. Il a refusé de lui remettre la lettre laissé par sa mère. Servait-elle de boîte postale pour détenus ? Pratiquait-elle l'euthanasie ?

Sa mère. Sa fille. Ma fille.

     Notre séparation, de sa mère et de moi, fut amorphe. Elle avait obtenu ce qu'elle voulait, un enfant ; de surcroît une fille. Elle n'avait plus besoin de moi, l'étalon. Moi non plus je n'avais plus besoin d'elle, la chatte individualiste fertilisée.

     Alors, logiquement, sa fille et moi, ma fille et moi on ne s'est jamais vus. On ne s'est jamais écrit.

     C'est le notaire qui a trouvé mon adresse.

     Je n'ai aucune prétention à l'héritage. Même s'il n'était pas négligeable.

     Mais ce n'est pas la question.

     Face à moi, ma fille me regarde comme si elle voulait devenir ma fille. Ou, comme si je pouvais devenir son père. Si je pouvais l'être. Elle se demandait qu'est-ce qu'un père.

     Un père, moi.

     Moi ? Qui moi ?

     Ma fille, elle.

     Elle ? Qui elle ?

 

Blog : www.alexandre-papilian.com/

Partager cet article
Repost0
8 mars 2018 4 08 /03 /mars /2018 08:48

 

 

Un père parle à sa fille

 

 

     J'ai bien compris, ma chérie. Peut-être pas tout, mais ce que j'ai capté je l'ai digéré et assimilé.

     Maintenant, voyons comment régler l'affaire avec ta mère.

     Je suis très touché que tu sois venue me voir en premier. Je ne suis pas de la race féminine, et pourtant c'est vers moi que tu t'es dirigée. Cela me parle beaucoup. Et je t'en remercie beaucoup-beaucoup.

     - Pour cette preuve de confiance et d'amour.

     En même temps, je suis un peu inquiet quant à ta relation avec ta mère. Elle est ta mère. Un point, c'est tout. Elle n'est pas toujours trop tolérante, trop compréhensive à ton endroit. C'est vrai. Mais elle a beaucoup d'autres qualités qui font que son irascibilité et son jugement souvent étriqué soient souvent justes. Enfin, je veux dire, acceptables pour nous, ses proches.

Maintenant, je te dirai ce que je pense, moi. Je pense que ce n'est pas grave. Si tu es sûre, sûre-sûre, je n'ai rien à dire de ce point de vue. Je ne sais pas ce qu'aimer le même sexe veut dire. Mais ce n'est pas mon affaire. Moi, j'aime les femmes, moi. Et ta mère en sait quelque chose. Je ne me vois pas aimer un homme... Mais, encore une fois, ce n'est pas mon affaire. Si tu as décidé que pour toi la solution du problème c'est la femme, très bien. Que la femme soit la bienvenue !

     Maintenant, il faut composer avec ta mère. Je n'ai pas l'impression qu'elle serait trop douée en la matière. Mais je n'en mettrais pas la main au feu. Je l'ai toujours trouvé féminine. Féminine pour moi. Si tu vois ce que je veux dire. Elle me va très bien. Je trouve que sa féminité correspond à ma masculinité. Quant aux proportions, aux rapports entre la masculinité et la féminité de notre couple, je me déclare incompétent mais content.

Pourquoi je te dis tout ça. Pour que tu captes que tu pouvais heurter et blesser ta mère lorsque tu vas lui parler. Je crois qu'elle comprendra. Peut-être même tout. Et même au delà de tout, si tu vois ce que je veux dire. Elle est ta mère. Et cette situation ne peut pas être concassée et laminée. Elle ne pourra pas ne pas accepter ce que tu lui dis. Mais elle va le faire d'une autre manière que moi maintenant.

     Comment te dire, nous existons pour faire face à cette situation – plus qu'inattendue. Je pense avoir tout dit de ce qui était à dire de notre point de vue de parents. Au minimum, de mon point de vue de père....

     Mais, avant de finir, il faut que je te dise quelque chose, même si ça ne va pas te plaire.

Tu risques de te retrouver très seule, tout seule – face à un vide plein de désespoir. Donc pas tellement vide. Et d'autant plus dangereux.

      Quand ta mère m'a annoncé sa grossesse, je n'ai pas réalisé pour de vrai la vérité de la chose. Trop jeune ! Mais quand tu es venue au monde, avec tes très petits doigts et très petits orteils, un merveilleux scarabée gauche, besogneux et en même temps terriblement puissant, nous nous sommes retrouvés, ta mère et moi – en toi. Ça a été inoubliable. Nos vies ont changé comme ce n'est pas possible. Elles sont devenues notre vie. Et cette notre vie – c'était toi.

     Or ceci, tu risques de ne pas le vivre. Et c'est dommage.

     Alors, réfléchis bien-bien. Pour nous, ta mère et moi, le bonheur est devenu réel. Il est réel et il va rester réel jusqu'à la fin. Je parle de notre fin à nous... La fin de notre monde... Il n'y pas de mots pour exprimer ce bonheur.

     - Pour t'exprimer – toi. 

 

Blog : www.alexandre-papilian.com/

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
4 mars 2018 7 04 /03 /mars /2018 08:52

 

 

On veut que je sois vieille

 

     Mes enfants ne veulent pas que je sois heureuse. Ils veulent que je sois vieille.

     Mais même si je suis vieille selon certains auteurs, je ne le suis pas vraiment. Comme preuve, les mecs me plaisent encore. J'en ai besoin.

     Je sais aussi que tout a un prix. (C'est ce que les enfants ne peuvent supporter. Ils ne peuvent pas supporter l'idée qu'un porteur d'une bite plus ou moins rigide ou molle pourrait s'emparer d'une grosse partie de leur héritage.)

     Mes enfants se disent qu'il faudrait me mettre sous tutelle. Sinon, je risque de laisser sur la paille.

     Mais ils ne savent pas qu'est-ce qu'une chute de cheval.

     Le cheval est tombé sur moi. Des dizaines de fractures des os du bassin.

     J'ai survécu.

     Ils ne savent pas qu'est-ce que survivre. Ils ne savent pas la relativisation de la chose qui peut donner un certain contenu à la vie. À cette putain de vie.

     Je n'ai pas eu de chance avec mes hommes.

     Certains m'ont fait des enfants. M'ont engrossé, plutôt.

     C'est la partie stupide de la vie. La partie idiote. En tout cas – dans mon cas.

Maintenant j'ai une meute à nourrir : mes ex, pour ne pas avoir des scandales publics avec eux. Et les enfants. Pour le même motif.

     Je m’ennuie. M’ennuie grave.

     Je sors. Je fais des excursions chères, avec des conférenciers très connus qui nous parlent de leur métier et de leur art. Mais leurs paroles sont minuscules. Je ne les capte pas. Je vois les autres comme moi, qui payent pour faire des excursions chères et riches en intelligence. Quelques-uns en ont pour leur argent, paraît-il. Ils discutent entre eux, dans un langage qui ne trouve rien dans mon esprit. J’entende les mots, les phrases, mais je ne comprends pas. Il y a des notions qui me fuient. Je les connais, mais leur sens m'échappe. Donc je ne les connais pas. C'est comme si j'étais partiellement sourde ou aveugle...

     On ne me laisse pas être heureuse. Trop riche, peut-être ? On veut que je sois vieille. Mes enfants les premiers.

 

Blog : www.alexandre-papilian.com/

Partager cet article
Repost0
1 mars 2018 4 01 /03 /mars /2018 14:18

 

 

Plus tard

 

 

     Certes, j'aimerais que ma fille ait un père. Cependant ce n'est pas possible. Pour le moment, du moins. Je ne peux pas lui donner comme père le donneur anonyme des paillettes congelées de sperme qui m'ont fertilisée.

     Pourquoi n'ai-je pas utilisé un mec vivant ? C'est peut-être une bonne question. Parce que je n'en ai pas trouvé. Voilà pourquoi ! Tout ce que j'ai trouvé, n'était pas satisfaisant. Et je voulais un enfant. (Je voulais – en – faire/avoir un. Me construire ainsi. Vouloir un enfant, c'est se construire.) Et je l'ai faite toute seule, comme dit la chanson. Il y a même une chanson pour ça, pour faire un enfant toute seule. Une chanson.

     Les racines de ce « faire un enfant toute seule » sont longues et puissantes, profondément implantées dans ce que j'appelle l'humanité amorphe.

     Prenons par exemple mon père. Ma mère aussi. Enfin, mes parents, quoi !

     - À l'heure où je n'existais pas encore.

     Ils m'ont faite. C'est comme ça que l'on dit. J'ai été faite. Nommée par la société. Prénommée par mes parents. Aucune responsabilité pour moi, donc. N'est-ce pas bizarre ? Ne pas avoir des responsabilités en ce qui concerne sa propre création et sa naissance ! Comment en avoir, alors, pour la suite, pour sa propre vie ? Et encore, pour la vie des autres, ses enfants compris ?...

     Trop lourd pour moi, tout ça.

     Alors, revenons à mon père. Résumons-nous à lui. Il s'est éclipsé une fois ma conception achevée. Dix-sept ans plus tard, il a daigné se montrer.

     Maman a accepté de le voir. Elle me l'a donné.

     Je me suis retrouvée avec deux pères. Le premier, que je n'ai pas connu pendant mes premières dix-sept ans de ma vie. Le second, qui s'est fait connaître après mes dix-sept ans de vie. Et dire que c'était pourtant la même personne. Deux pères, la même personne. En tout cas, on ne peut pas être le même, selon que l'on soit connu ou inconnu. Ou reconnu.

Enfin, il est venu vers moi. Pour faire connaissance. Lui, en tant que père. Moi, en tant que fille.

     Je ne sais pas ce qui s'est passé/brûlé entre maman et lui pour qu'il mette dix-sept ans avant de se montrer. Je crois qu'il n'a pas aimé maman. Je le dis, parce que maman m'a dit qu'elle l'avait aimé. Elle l'a aimé, elle. Je crois qu'il était, comment dire, non pas bizarre, ni étrange, mais... spécial. Peut-être... un homme ?

     Il n'a pas aimé maman. Maman a voulu un enfant – de lui. Car elle l'aimait. Elle ne m'a pas voulu moi. Elle a voulu purement et simplement qu'il lui donne un enfant à faire.

     Il lui a donné cet enfant – qui n'était pas encore moi – car elle le lui demandait. Pas plus !  Que ça !

     Je porte son nom. Ma mère, non. Ils ne se sont jamais mariés. Je porte son nom à lui, moi.      Ma fille, aussi.

     Voilà.

     - Je ne sais pas qui, je ne sais plus où je suis.

     Chose valable, je crois, pour ma fille aussi. Ou, peut-être, pas encore. Elle est encore trop jeune. Elle n'a que treize ans. Le problème se posera, peut-être, un peu plus tard. Pour elle.

     - Où ?

     - Plus tard.

 

Blog : www.alexandre-papilian.com/

 

 

Partager cet article
Repost0