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  • : Alexandre Papilian
  • Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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21 avril 2009 2 21 /04 /avril /2009 08:02



8

 

[lorsque les lumières s’allument de nouveau, sous la banderole Pourquoi a-t-il une queue, l’éléphant ? on voit une autre : Pour qu’il ne se termine pas brusquement !]

L’homme

            Finissons en queue d’éléphant ! Nous sommes du vrai ! Vraie queue d’éléphant qui ne laisse pas la fin arriver comme ça, d’un coup. [pause] Nous-mêmes, nous ne finissons pas comme ça, d’un coup. On dirait que nous ne pouvons même pas finir, nous ! [pause] Je quittais tout en quittant la Roumanie. J’y laissais une femme de qurante-cinq ans, trois enfants jeunes-adultes, énormément de parents, frères, sœurs, cousins, neveux et nièces, amis copains, des simples connaissances. Bref, une société ! Pareil, une carrière moyennement compromise, mais pas très mauvaise. [pause]  C’est-à-dire - enfin, je veux dire que - dix ans avant la chute de Ceausescu - j’avais changé de cap. J’étais devenu un quasi-dissident.

 

La marionnette

            Quelqu’un de bien : ni trop mauvais, ni trop bon. Un à-peu-près.

 

L’épouvantail

            On ne composait, créait… inventait !... plus de chœurs écœurants à la gloire du Camarade et de la Camarade. On composait, par contre, des suites et des concertinos. Jamais joués. [pause] Dirait-on : du parfum albanais ?

 

L’homme

            Je me suis lentement et sûrement éloigné du cercle des lèche-culs actifs. Mais je ne me suis pas efforcé d’effacer les faits accomplis, ni d’imposer mes nouvelles créations, apartiniéennes, apatriotiques… J’étais un tiède, un raté bien placé socialement. Mon nom n’était ni trop mauvais, ni trop bon. Moyennement (mais pas moins) depotoirisé. Comme je disais, un à-peu-près. Un de ceux que Dieu vomit de sa bouche.

 

La marionnette

            Une fois arrivé à Paris, tout bascula.

 

L’épouvantail

            Ça a été très soudain.

 

L’homme

Très soudain, absolument. Comme… je ne sais pas comme quoi, comme qui. Il n’y a pas de comparaison. [pause] J’étais quelqu’un au futur court, certes, mais largement béant.

 

La marionnette

            Il ne pouvait pas se renouveler.

 

L’épouvantail

            Chose ressentie avec un lourd désespoir.

 

L’homme

            Au mieux je pouvais être quelqu’un de sous-humble, d’infra-simple. Je vivais cette volatilité qu’est la sensation de ne pas trouver un certain endroit assez peuplé par des valeurs inter-conciliables et, ensuite, compatibles avec moi-même, un endroit qui puisse me servir de squelette extérieur, qui puisse me squelettiser extérieurement. [pause] J’étais un nulle part ambulant.

 

L’épouvantail

            Plutôt étonné, tu essayes à présent de saisir la couleur de ta propre flamme psychique.

 

La marionnette

            [explicatif] Il est trop vieux pour haïr.

 

L’épouvantail

            Tu aimerais, seulement, avoir la paix.

 

La marionnette

            Il aimerait ne plus faire du mal.

 

L’épouvantail

            Pareil, tu aimerais d’oublier le bien que tu n’as pas fait.

 

L’homme

            Pour toujours. Pour toujours.

 

L’épouvantail

            Oublier pour toujours.

 

La marionnette

            Le bien qu’il na pas fait pour toujours.

 

L’homme

            Le bien que je n’ai pas… [pause] …Pardon ! Voilà ! Je demande pardon ! Je ne demande même pas de la compréhension. Même pas de la tendresse. Ni d’amour. Même pas.

 

L’épouvantail

            Tu n’es ni Dieu, ni totalité.

 

La marionnette

            Encore faudrait-il qu’ils existent, eux !

 

L’homme

            Je crois n’être aucune de ces… inventions nécessaires au bien-être de notre stupidité capable de vide, réconfortante.

[pause]

 

Le porteur de pancartes

            [la nouvelle pancarte : POST-SCRIPTUM]

 

La marionnette

            Ayons une queue d’éléphant.

 

L’épouvantail

            Soyons l’éléphant d’une certaine queue.

 

L’homme

            Élephantisons D’un coup. Disons que tout ça [indiquant l’épouvantail] - à cause de cette ordure. À cause de ma névrose.  

La marionnette

            C’est pareil. Ordure, névrose… Pareil. C’est pareil dans son cas. Dans les cas pareils.

 

L’homme

            Ou, peut-être, c’est à cause d’autre chose.

 

L’épouvantail

            [geste : « tu parles ! » ; ensuite, en parlant de l’homme] On voit avec une extrême clarté la mort approcher. On va mourir bientôt. Très. Très bientôt. Comment ressent-on la mort qui approche ? Comment ?

 

La marionnette

La mort. C’est comment... La mort...?

[Long silence]

 

L’homme

            [au public, avec l’espoir d’être contredit] Ce n’est pas un dépotoir, au moins ?!?... [pause] Il fait noir. Il fait froid. Ici. Dans la queue de l’éléphant ! [en chouchoutant, après une pause] Une Révolution ?... Un Révolution... à moi ?

 

[Long silence. - Noir. - ...Eventuellement, dans le noir:

 la chanson de John Lenonn,  « Revolution »]

ou

[Long silence. - La chanson de John Lenonn « Revolution » plus une sarabande des personnages. La lumière s’éteint, peu à peu, mais la danse continue ; les personnages sont munis des torches électriques ; ils sortent un par un de la scène qui reste dans le « noir sonore »…]

 

Fin

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18 avril 2009 6 18 /04 /avril /2009 13:21

7

 

L’homme

            À Pékin, pour vingt-quatre heures. Du tourisme. Le ciel, les volumes, l’espace, sont extrêmement différents par rapport à la Roumanie... -  J’apprends qu’on ne va pas prendre le même chemin, pour le retour. Nous allons nous diriger, d’abord, vers le Pakistan, ensuite le Liban, et la Grèce. Ça me fait plaisir.

L’épouvantail

            « Mais, pas de réception, dit Zoé. Je n’ai pas de robe. J’ai que ces trois paires de pantalons. » - « Pas de réception », promet Iliescu.

L’homme

            ...En haut de la Grande Muraille, le souffle coupé, ma poitrine est pleine d’une joie indescriptible. Ouais!, sans blague! Personne de ma famille, aucun des miens n’a jamais mis les pieds par ici, et on ne sait pas si quelqu’un  le fera après moi! - Ensuite, en regardant Zoé trotter énergiquement sur les dalles multimillénaires, je me rends compte que - c’est comme ça la vie! - nous avons vu ensemble les deux Murailles de notre monde, de Berlin et de Chine.

L’épouvantail

            Et voilà l’histoire !

L’homme

            L’histoire ? L’histoire ? L’histoire ?

L’épouvantail

             « Je crache sur le nom de Ceausescu ! » [en criant]  « Je crache sur le nom de Ceausescu ! » Voilà l’histoire ! [ironiquement] Zoé ! Pauv’ fille !

 

[Boucle sonore. Lumières agitées. - Le vacarme s’arrête soudainement, en pleine lumière.]

La marionnette

A Karachi, surprise ! C’est le ministre de la Jeunesse qui les accueille. Iliescu bouillonne. Zoé, pareil. Au propre (la chaleur est épouvantable) et au figuré. Ils partent, en roulant à gauche, des Jeeps militaires en tête de la colonne pour vous frayer un chemin dans ce bordel de voitures, de fiacres, de feux manquants et de piétons « pluridirectionnels », pour la résidence qui leur a été réservée, aux murs entièrement couverts de glycine mauve fortement odorante. Le ciel est très gris et très bas. L’atmosphère est saturée de vapeurs. Un garde militaire leur présente les armes, à l’entrée.

L’homme

            Dans le grand hall, quelques hélices, immenses, suspendues au plafond, font mine de ventiler l’air plus qu’humide. Nous sommes attendus par quelques compatriotes de l’ambassade, que nous trouvons trop élégants, trop aimables, trop préoccupés par leur tennis, golf, polo..., trop habillés de vêtements légers, aux nuances claires...

La marionnette

            De trois côtés du hall se dirigent vers eux trois domestiques dans de longs vêtements blancs, avec de grands turbans sur la tête, nus pieds dans des sandales aux minces barrettes, et portant des plateaux avec des boissons rafraîchissantes de toutes sortes et de toutes les couleurs. La caverne d’Ali Baba !

L’épouvantail

[fait entrer le porteur de pancartes muni de deux pancartes ; sur la première : PAS DE ROBE] « Je n’ai pas de robe. » - « Comment ça, camarade ? » s’étonne sincèrement la femme de l’ambassadeur. - Zoé hausse les épaules. - [à l’homme]...Ensuite, silencieuse, avec un rien refroidissant, de Gorgone Méduse, dans son expression, ta Zoé montre ses dents... Puis, elle fait signe à l’un des trois bruns habillés en blanc de s’approcher avec son plateau de boissons rafraîchissantes... [ironiquement] Ali Baba ! Sinon rien ! [la deuxième pancarte du porteur de pancartes : ALI BABA ! ALI BABA !]

L’homme

            À peine suis-je entré dans ma chambre, après la réception - Zoé s’y est rendue en pantalons -, dans la nuit, tard, que j’entends des voix agitées sur le palier. - Il y a un lézard sur le plafond de la chambre de Zoé. - Elle ne peut pas dormir avec des reptiles dans sa chambre ! - Iliescu, jeune et aimable, sûr de lui et de ce qu’il doit faire, s’offre à... - Zoé me raconte avec humour, le lendemain, que la chasse a duré plus d’une heure et demie. - Oui, la chasse !

La marionnette

[après une pause] A Beyrouth, le chargé d’affaires est un homme petit, trapu, affable, aimable. - Iliescu, quant à lui, doit rencontrer deux délégations libanaises de la jeunesse. Des cocos, bien sûr ! Ni Zoé, ni lui, ils n’avaient pas à participer aux discussions. Elles n’étaient pas pour eux ces discussions. Because ? Des armes ? Des drogues ? Des ventes de juifs, d’allemands ? C’est quoi l’impossible ?

L’épouvantail

            Promenade avec Zoé. Accompagnés par le chargé d’affaires. Vous flânez et contemplez la ville mi-européenne, mi-orientale... Provocatrice, Zoé demande du hachisch. Le chargé d’affaires se défausse avec une certaine élégance. Le salaud ! Dans la rue, Zoé caresse un roquet que vend un arabe. Le chargé d’affaires l’achète et l’offre à Zoé. (Tiens. Entre parenthèses : ceux qui l’ont arrêtée disent qu’elle possédait une balance en or pour peser la bouffe de son chien... Parenthèse fermée.)  « Comment l’appeler ? » demande la fille de Ceausescu en examinant avec ironie et dégoût le petit animal, moelleux et bête, qui regarde le monde avec des yeux troubles. « Habibi », propose le chargé d’affaires. Le visage de Zoé s’illumine. Parfait. Et Habibi fut !

L’homme

            [après une pause] ...Là, dans mon passé - suite. Je veux dire: ensuite. - À Athènes..., la lumière du ciel et de la Méditerranée, les oliviers petits à la feuille verte-blanche, l’éclat des colonnes de marbre et tout le cinéma et tout, plus l’idée qu’on a fait un tour du monde que peu pourraient faire, m’accablent et de joie et de colère. Pourquoi - donc et diable ! - rentrer en Roumanie ? Pourquoi retrouver la sombre télé où m’attendent des reportages à illustrer musicalement, avec des jeunes parlant d’une manière inintelligible, ignorants d’une manière insolente, brutaux, soumis à la peur parti...éenne, et..., et avec des constructeurs « enthousiastes » d’hydrocentrales ? Pourquoi m’immerger de nouveau dans l’inquiétude quotidienne du manque d’argent, dans la poussière des rues, dans l’odeur de fer brûlant, de gaz d’échappement et de sueur des bus bondés, dans le noir idiot où l’on mène la bataille contre la censure, dans...? - [à l’épouvantail] - Disons que t’es Zoé. Et moi je te pose la question:  « Et si on se faisait la belle ? » - Et toi, qu’est-ce que tu me répondes ?

L’épouvantail

            [à l’homme] Mais je te réponde conforme: « Allons-y ! » Et je te regarde droit dans tes yeux !

La marionnette

            [de l’homme] Mais lui..., [geste de mépris] couille mole !

L’homme

            [à l’épouvantail] « Ils vont nous fusiller ! »

L’épouvantail

            [à l’homme] « Possible ! »

La marionnette

            [après une pause] Lorsque l’avion commence sa descente vers l’aéroport de Bucarest, Zoé, assise à côté de lui, met sa main sur la sienne. Deux secondes, pas plus. Histoire de lui dire au revoir. [pause] Ils atterrissent. Zoé se lève. Elle descend la première. Ensuite Iliescu et les autres.

L’homme

            Par réflexe, je reste derrière Iliescu. A raison ! Vers nous, entourée à distance par des gardes du corps, s’avance La Camarade. Les pointes des pattes dirigées vers l’intérieur. Elle marche sèchement. Elle n’a pas l’air d’être vraiment habituée à la station bipède. Elle sourit. La lumière de ses yeux, forte, brûle. Semblable à la peur terrifiante. Semblable à l’impulsion épouvantable de déchirer, de hacher tout ce qui bouge.

 L’épouvantail

            [après une pause] Et puis, tu as été invité par la Securitate... Ce n’a pas été trop pénible, n’est pas ? C’était même pas au siège. C’était dans un café, le plus cousu de Bucarest... C’est bien ça, n’est pas ? Tout est civilisé. Où sont-elles les enquêtes de la Tchéka et du Guépéou ? Où sont-ils les camps sibériens ? - ...En fait... Il voulait que tu saches seulement qu’ils veillent sur toi, les ombrageux. Et, en plus, tu étais déjà, au fond de toi même, dans la réalité de la vérité, avec eux. Sois sincère ! Avec ta Zoé, avec ton UJC... Pourquoi pas, donc, aussi avec eux, avec la Securitate ? Directement, nettement !?

L’homme

            Pourquoi ? Manque de couilles. [en indiquant la marionnette] Comme dit celle-ci toujours. Voilà pourquoi. Je n’étais qu’un pauv’ intello capable de quelques demi-idées - et encore! - et des petites péchés salopins, des petites saloperies...

L’épouvantail

            [rire] ...incapable, donc, de demander un G.P.U. universel, astral, divin...

L’homme

            [rire] Certainement pas ! Je n’étais qu’un petit dépotoir, quoi. Pas plus que ça. Un petit dépotoir assez ineffable, supportable, parfois même sympathique. Pas plus... Voilà pourquoi !

[Long silence]

L’épouvantail

            Encore quelques jours et Zoé t’appelle. Elle est à Bucarest, au centre ville. Tu lui manques. Pourrais-tu sortir la rejoindre ?

L’homme

            Une heure plus tard...

L’épouvantail

            ...entre la Statue des Aviateurs - avec le Cé-i-pé-él-e-a immortalisé sur sa grande plaque commémorative en bronze - et la Place des Aviateurs, jadis Place Staline, qui allait changer plusieurs fois de nom - dans et lors de ton passé - avant de devenir au dernier en date, Place Charles De Gaulle; c’était vers la fin du mois de mai, dans ton passé de personnage anonyme, de masse, de masso-personnage...

L’homme

            ...je suis avec elle. Zoé tient dans sa main quelques ballons gonflés à l’hydrogène. Elle me les tend. Elle se fait une « queue de cheval »; elle me demande d’attacher les ballons à la queue. - « Qu’est-ce qu’il y a ? » dit-elle en apercevant ma réticence. « Regarde un peu autour », je dis. « Eh bien, qu’est-ce qu’il y a autour ? fait-elle nerveusement. Des crétins et des crétins ! ». « Mbé ! » fais-je. Je ne peux pas lui parler de la Securitate... De Shakespeare, non  plus... [rire] Ou de Giordano Bruno et du Grand Condé..., d’Electre et de non-Electre... Et qu’est-ce qu’il nous reste, sinon ?... [en se reprenant] Zoé agite, ennuyée, nerveuse, sa main. Elle attache toute seule les ballons à sa queue de cheval. Elle part vers l’Arc de Triomphe. Je la suis. Sans enthousiasme. Ils sont amusants, ses agissements. Mais ils ne vont pas avec ce monde. Avec ce monde d’ici. Avec notre monde ! - Au bout de cinq minutes, elle détache les ballons et les libère. Elle - libre, étrangère, pas d’ici, pas du coin - regarde avec regret mais aussi ironiquement, comment ils prennent de la hauteur. [au public] Aujourd’hui, vu ce que j’ai vu à la télé, je me dis que Zoé ne peut être que virtuelle ! Certainement ! Virtuelle... Sinon morte... [pause] C’est quoi, le vrai ? Mais le virtuel ? Ou la mort !?... Ou la Révolution ?... Dépotoirs, tel que nous sommes... Tous. Tous. [la lumière faiblit ; dans le noir – la voix de l’homme] Je l’appelle après deux, trois jours. « Comment ça va ? » « Mal. Habibi est mort. » « Comment ça ? » « Ils me l’ont empoisonné. »

Le porteur de pancartes

[traverse la scène dans un spot de lumière. Sa pancarte : ILS. Il sort. Le noir s’installe bien pour quelques moments.]

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16 avril 2009 4 16 /04 /avril /2009 14:58

 

6

 

La marionnette

            Le lendemain, vers onze heures, une meute de tronches inconnues. Des membres du Politbureau. Ils vont tous les accompagner chez Kim Il Sung, qui recevra les amis roumains pour un déjeuner très amical et très restreint.

 

L’homme

            Parmi eux, la camarade Ô. La camarade Ô éclate en larmes. [l’épouvantail - mime-singe la camarade Ô] Qu’est-ce qui lui arrive ? je demande. – Dame !, bah !, un compositeur un peu toqué, voyons !, qui peut se permettre de telles questions indélicates ! - Vous allez voir le camarade Kim Il Sung, on me, on nous répond, et la camarade Ô en est très émue, en est très contente - pour nous ! et, comme ça, en général ! -, très... touchée...

 

L’épouvantail

            [mime-singe encore un peu en silence...]

 

La marionnette

            Kim Il Sung fait son apparition. C’est l’homme à la bouffissure. La bouffissure du Commandant Unique déborde, au dos de la nuque, du col boutonné de sa tunique gris-fer. Elle est grosse, c’est vrai. La bouffissure, c’est à dire, de l’Excellent Leader. - Il sourit de toute la figure. Il serre avec beaucoup, beaucoup de chaleur et de hauteur parentale la main de Zoé. Un peu moins, celle de Iliescu. Et, stop ! Les autres, néant, n’existent même pas.- Ils pénètrent ensuite, en formation très restreinte - le Politbureau reste dehors - dans la salle à manger où c’est la femme de Kim Il Sung qui vient au devant d’eux. De nouveau un large sourire. La femme de Kim Il Sung serre la main de Zoé. Les autres, re-néant. La pièce est aveugle, sans fenêtres. Un bunker. Et tant pis pour les claustrophobes !... La lumière est agréable. La climatisation fonctionne bien. - Ils s’assoient autour d’une table ronde dont un quart est réservé au Leader et, assez approximativement, à sa femme.

 

L’épouvantail

            [à l’homme] Enfin, à ce que l’on vous a présenté comme étant sa femme. [rire] Sa femme approximative ? C’est pas comme en Roumanie, [rire] avec la... dictatoriale, hein ?!

 

L’homme

            [rire complice, sarcastique] Elle aurait pris un autre quart de la table, si ce n’aurait pas été une bonne moitié, ou, pourquoi pas ?, l’intégralité !

 

Le porteur de pancartes

            [traverse la scène en pas d’oie, avec deux pancartes : CEAUSESCU - KIM IL SUNG]

 

La marionnette

            Kim Il Sung commence à parler. Zoé répond. Ensuite, l’homme à la bouffissure parle tout seul. A un moment donné c’est Iliescu qui parle. Puis, de nouveau, l’homme à la bouffissure. Tout seul. - Ensuite, photo de groupe. Tout le monde se tiendra figé, sur les marches du perron. Ils trouveront les journaux avec les articles concernant leur visite, ainsi que quelques photos non-publiées dans des enveloppes individuelles, dans l’avion personnel que Kim Il Sung mettra à leur disposition, jusqu’à Pékin...

 

L’homme

Le soir, avant de s’envoler pour Pékin, dans l’appartement de Zoé, Zoé, Iliescu et moi. – « Et quid de la camarade Ô ? » je pose réthoriquement la question, tout en regardant - comme dans les films occidentaux - le whisky qui tangue dans le verre que je tiens dans ma main. Zoé, de dos, cherchant je ne sais quoi sur un petit guéridon, éclate d’un rire qui la secoue. Iliescu, assis sur un canapé aux coussins fleuris et douillets, a une réaction semblable à un hoquet retenu. « Qu’avez vous avec cette bonne femme ? » dit-il avec un humour sec, fou. Zoé rit aux éclats. Elle se tourne vers nous. Ses cheveux longs lui tombent sur les joues, moelleux. La jeune femme, à l’ossature un peu trop forte, mais souple, rit sans se faire de soucis, de très bonne humeur, déverrouillée. J’essaie de me retenir. Mais je ne peux pas. Je commence à rire. Moi aussi. - Zoé lève ses mains... Irrésistible. Les paumes vers le haut... Interrogative... C’est à dire: effectivement, qu’est-ce qu’elle pouvait bien devenir la camarade Ô ? - Iliescu ne résiste plus. Lui non plus. Il commence à rire. Il se lève et quitte la pièce. En riant.

 

L’épouvantail

            [au public] Ne trouves-tu pas délicieuse l’idée qu’un certain latino-balkanique, sujet d’un Président Génie des Carpates, qui a embrassé sur l’aéroport de Pyongyang une petite Coréenne sale et haineuse, qui ne voulait pas, elle, être embrassée, nous fait part d’une autre « Histoire d’Ô » que celle « mondialement » connue, notamment de « l’Histoire de la Camarade Ô » ? [à l’homme, complice] Un crapaud qui pleure parce qu’on parvient à voir le Grand Leader - grand ami, sans doute, de ton Génie balkano-latin... - en ses chairs, bouffissure et os!... Les mutations dues à Tchernobyl ne sont rien du tout par rapport à la bien mal formée camarade Ô qui a pleuré en face de toi... Par rapport à Zoé ! A Iliescu ! A toi-même !... - ...Vous la trouviez drôle, la camarade Ô ! Vous ! – Délicieux ! N’est pas ?

[Noir soudain. Brusquement, la boucle sonore - à une forte intensité. Les lumières balayent les photos et les objets accrochés aux murs de la scène et de la sale. Apocalypse... - Le vacarme s’arrête soudainement, en pleine lumière.]

 

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30 décembre 2008 2 30 /12 /décembre /2008 22:30

 

5

 

L’épouvantail

            [à la marionnette] Le Musée de la Révolution. Avec ses quatre-vingts salles vides, aux murs couverts de panneaux avec des citations des discours de Kim Il Sung.  [au public, en parodiant les gestes du Leader montrant, de son bras tendu, le lendemain qui chante...] Avec l’énorme statue en bronze du Leader Fortement Aimé, devant le bâtiment... - [à l’homme] Le Palais des Pionniers, ensuite, où les enfants, disciplinés, après avoir sautillé et crié avec beaucoup d’application à votre apparition. Un caillou couvert par un cube en verre, dans la cour d’une usine: le caillou sur lequel s’est assis Kim Il Sung à l’époque où rien n’existait ici...

 

L’homme

            Je m’aperçois, à un moment donné, que l’interprète-femme a, dans son sac, un revolver; je me demande pourquoi. Qu’est qu’il y a à tuer ici ? - Dans cette Corée du Nord ! A l’autre bout de la géographie de l’est ! – Qui ? Pour quoi ? Pour nous ? À cause de nous ?

 

L’épouvantail

            Vous partez, accompagnés par un vice-premier-ministre, vers le sud. Sur la route, pendant trois jours, vous rencontrez en tout une petite dizaine de camions, seulement, et rien d’autre; rien non plus dans les plaines traversées par les chaussées.

 L’homme

            Nous participons, dans une ville, à un grand spectacle donné en notre honneur sur un stade de cinquante mille places, rempli comme un  oeuf par cinquante mille porteurs de panneaux en carton colorés, qui, disciplinés, « peignent » des « fresques » révolutionnaires ou « écrivent » des « dits » du Leader Beaucoup Aimé, tandis que « des artistes », par centaines, font, sportivement, la même chose sur la pelouse. Ils font beaucoup plus fort que les crétins de Berlin-Est. Beaucoup plus !

 L’épouvantail

            Vous arrivez avec un retard de six, sept heures dans une grande usine, à une grande réunion solennelle, organisée, elle aussi, en votre honneur. Beaucoup de ceux qui s’y trouvent dorment, la tête baissée ou penchée en arrière. Mais, lorsque vous faites votre apparition sur l’estrade, ils se lèvent à la hâte pour vous acclamer longtemps, pour vous ovationner, disciplinés, tandis que de leurs regards roulent vers vous des vagues d’indifférence sale, d’ennui et, des fois, très rarement, mais de façon d’autant plus saisissable, de rancune, de haine scintillante, on dirait des éclats très impersonnels, coupants, fous... - Vous visitez une sorte de parc immense où l’on trouve une espèce de hutte... où naquit - non seulement normalement, mais hyper, surnormalement, bien sûr - qui ? Le Leader Extrêmement Aimé - en personne !... Parc sillonné par des détachements de pionniers coureurs. Puis, une école militaire, pour qu’on vous montre des gamins de neuf ans, vêtus d’uniformes, qui font tomber des cibles en carton... - ...Et ensuite, et enfin, un soir, dans une de ces villas, lors d’une étape quelconque, vous passez un moment plus relax.

 L’homme

            Dans la villa il y a un piano droit. Bien accordé ! Pourquoi ? Jouerait-il du piano, le Formidable Leader ? 

La marionnette

Ils se sont rassemblés tous, plus le vice-premier-ministre, leur « ange-gardien » nord-coréen. Ils bavardent. Le vice-premier-ministre jette des regards - convoitise très maîtrisée - vers leurs cigarettes. Il lui en offre une. D’abord, le Coréen refuse. Ensuite, il ne résiste pas. Ils apprennent à cette occasion que les jeunes Nord-Coréens n’ont pas la permission de fumer avant vingt-huit ans. A cet âge ils peuvent commencer aussi à penser au mariage. On ne leur cache ni le fait que l’adultère est puni par des travaux forcés dans la mine... 

L’homme

            Ce n’était pas mieux, beaucoup mieux en Roumanie ? 

L’épouvantail

            Si ! Bien sûr ! Et quoi ?... – Au diable la Corée ! Au diable la Roumanie ! Au diable leurs Leaders Hyper-Bien-Aimés. On s’assoit devant le piano, là, dans la villa nord-coréenne de Kim Il Sung, et on essaie quelques accords. Ca sonne bien. 

L’homme

Iliescu demande au Coréen s’il aime la musique. - Oui, il aime. - Nous chanterait-il quelque chose ? - Affirmatif. - Il va chanter. - Pour nous.

                                                           La marionnette

            Le Coréen se met debout. 

L’épouvantail

Il chante. - Quelque chose sur une marche victorieuse.

L’homme

            Très bien, dit Iliescu. Et maintenant, à nous de chanter quelque chose. Une romance. O.K., je dis, et je commence une romance. Après la première strophe, je passe au rythme de boogie-woogie. 

L’épouvantail

            [dans le rôle de Iliescu] « Pas comme ça, hé ! La romance c’est du chuchotement. Du murmure » . 

L’homme

            Peut-être. Mais les autres protestent. Ils veulent du boogie-woogie. C’est bon le boogie-woogie. 

Le porteur de pancartes

            [entre en scène avec une pancarte nouvelle : BOOGIE-WOOGIE] 

L’épouvantail

            [en dansant] Boogie-woogie, boogie-woogie… Là, dans la villa de Kim Il Sung. 

L’homme

            [sourire malicieux d’approbation 

La marionnette

            Iliescu laisse tomber. Zoé invite le Coréen à danser. [suivant ses mots, le porteur de pancartes et l’épouvantail miment le ministre et, respectivement, Zoé] Il refuse, mais... Il s’agit, n’est-ce pas ?, de Zoé... Ils esquissent quelques pas... [le porteur de pancartes et l’épouvantail - danse] Mais, soudain, on frappe à la porte... [jeu du porteur de pancartes] Le Coréen sursaute comme brûlé au fer rouge... Il repousse Zoé... Il se dirige vers la porte et l’ouvre. Il échange quelques mots avec la personne qui s’y trouve... Il ferme la porte. Zoé essaie de continuer la danse, mais le vice-premier-ministre refuse. Il reste encore une minute et se tire. Il emmène l’interprète avec lui. 

Le porteur de pancartes

            [sort en traînant la pancarte derrière lui 

L’épouvantail

            [après une pause] Mais, alors, à Pyongyang, hein !. - Au spectacle de l’opéra donné en votre honneur. Lorsque la salle se met debout pour vous applaudir longtemps, lorsque vous faites votre apparition dans la loge centrale !... Hein !... Tu frimes!... Spectacle très spécial; assistance très triée, vous glisse l’épouse de l’ambassadeur, mais la présence est, comme d’habitude, obligatoire dans la salle. 

L’homme

            Le sujet: la lutte, bien sûr, « révolutionnaire »... La musique : du Verdi aplati par un rouleau compresseur. - Un éclair de - ou dans - ma mémoire, et je revois les visages de mes trois collègues coréens du Conservatoire n° 1 de Bucarest... Et s’ils se trouvaient, eux, maintenant, dans la fosse d’orchestre ?  

L’épouvantail

            Enfin, la scène finale. Grandiose ! L’épouse chante, en pleurant et en caressant le manteau de l’époux révolutionnaire qui, paraît-il, a été tué... Mais, non ! Eh, bien, non ! Le possesseur, le maître du manteau n’a pas été tué par les méchants capitalistes contre-révolutionnaires... Il est là, le voilà, et il va conduire les masses vers le communisme victorieux... 

L’homme

            Le rire m’étouffe. Il me fait sortir dans le hall désert. Zoé me suit. La femme de l’ambassadeur n’ose pas quitter la loge. Elle reste avec Iliescu et les autres. Avec le manteau et avec le communisme. Avec son manteau et avec son communisme à elle, à eux. - Je regarde Zoé. Elle me regarde. Nous rions. Nos bouches, largement ouvertes. Aucun bruit. Aucun ! - C’est du riro-cris muet ! - Je décèle une certaine lumière dans les yeux de la jeune femme aux cheveux longs et blonds, en face de moi. – « Ne sois pas désespérée », je dis. 

La marionnette

            Et Zoé lui répond : 

L’épouvantail

            [à l’homme, en jouant le rôle de Zoé] « Toi non plus. » 

[Noir soudain. Brusquement, la boucle sonore - à une forte intensité. Les lumières balayent les photos et les objets accrochés aux murs de la scène et de la sale. Apocalypse... - Le vacarme s’arrête soudainement, en pleine lumière.]


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17 septembre 2008 3 17 /09 /septembre /2008 07:53

 

                                                                       4

 

La marionnette

            La ville est déserte. Aucune voiture. Rarement, très rarement, si rarement que ça devient un événement, un bus. Il y a des feux - mais personne dans la rue. La colonne officielle roule sans aucune difficulté dans ce désert. Ils rencontrent, pourtant, un détachement de pionniers qui courent. - Leurs accompagnateurs et Iliescu parlent avec l’aide de deux traducteurs, des Coréens, les deux, un homme et une femme, qui ont été scolarisés en Roumanie, pendant la guerre de Corée...

 

L’homme

            Comme mes petits camarades : Kim Kim Woo, Am De Yong, et un troisième, dont j’ai oublié le nom.

 

L’épouvantail

            [après une pause] ...Nous arrivons devant une grille à l’ouverture automatique. La grande allée nous fait pénétrer dans un parc très soigné; extrêmement beau. Plein d’arbres étrangers, jamais vus, avec des feuilles et des fleurs peintes en des couleurs très délicates ou, parfois, très flamboyantes, frappantes. - Le ciel est clair. Il fait chaud. - Kim Il Sung met à notre disposition l’une de ses résidences présidentielles.

L’homme

            Elle est grandiose.

 

L’épouvantail

            Nous montons, tous, sans exception, démocratiquement, dans l’appartement de Zoé. Le bar - généreusement rempli. Nous ouvrons une bouteille de whisky.

 

[Les lumières s’éteignent; tout plonge dans le noir; l’homme seul reste isolé par un spot de lumière.]

 

L’homme

            Tout peut être fatal ! Il n’y a pas de démonstration valable pour le contraire. Notre tête n’accepte que la fatalité comme valeur sûre ! Ni la nécessité, ni le divin ! Ou bien, si. Dans la mesure où ils sont fatals, eux aussi. La nécessite. Le divin. - Fatals ! -  Ça ne demande pas d’explication, ça. La fatalité. - [pause] Être ou ne pas être poursuivi par le K.G.B., par la Tchéka, par le N.K.V.D., par le G.P.U. [prononcé:  « guépéou »], par la Securitate.

 

L’épouvantail

            [isolé par un autre spot de lumière] Tiens. Ca me rappelle quelque chose. [rire] Etre ou ne pas être! [au public] Certainement! Oui! Mais, au delà de cela! Le nom d’Aragon, Louis Aragon vous dit quelque chose?... Oui?... Non?... Ecoutez[1] :

 

Je chante le Guépéou qui se forme                  

en France à l’heure qu’il est                

Je chante le Guépéou nécessaire de France                

Je chante les Guépéou de nulle part et partout             

Je demande un Guépéou pour préparer la fin d’un monde                   

Demandez un Guépéou pour préparer la fin d’un monde,                    

pour défendre ceux qui sont trahis                   

pour défendre ceux qui sont toujours trahis                 

Demandez un Guépéou                       

Il vous faut un Guépéou

 

La marionnette

            [voix, dans le noir] Vive le Guépéou figure dialectique de l’héroïsme

 

L’épouvantail

Vive le Guépéou véritable image de la grandeur matérialiste

            Vive le Guépéou contre le pape et les poux

Vive le Guépéou contre la résignation des banques

Vive le Guépéou contre les manœuvres de l’Est

Vive le Guépéou contre la famille

Vive le Guépéou contre les lois scélérates

 

La marionnette

            [voix, dans le noir]

Vive le Guépéou contre tous les ennemis du Prolétariat

VIVE LE GUÉPÉOU

 

                                               [Lumières pour tout le monde]

 

L’homme

            Puis-je reprendre? [approbation silencieuse de deux autres] O.K.. Donc. Être ou ne pas être suivi par le G.P.U.. Et tout ça..., et tout...  Vivre ou pas vivre en des Fatalands. Même. Donc. Ou même et donc ! - Être ou ne pas être à côté de la fille de Ceausescu.

 

L’épouvantail

            [après une pause] ...Vous vous trouvez sur l’immense terrasse de l’appartement de Zoé. Les autres se sont retirés. Il est deux heures du matin. Le ciel est clair et transparent. Les ombres du parc exhalent une humidité fraîche. Vous vous trouvez dans la maison, dans le parc - sur la propriété ! - de Kim Il Sung ! Que, diable, cherchez-vous ici ? Enfin, là, là-bas ! Que, diable, y faites-vous ? Zoé s’appuie contre toi. Vous avez pas mal bu. Elle t’incite à la prendre par ses épaules. Le parc sombre, ténébreux et frais vous envoie ses effluves purificateurs et frissonnants. Tu retournes dans le salon. Elle te suit. Tu verses du whisky dans les verres. Tu lui pose la question: « Tu sais que je suis marié ? » Dans ses yeux mordorés - de la surprise. « Non. Je ne le savais pas. » Ensuite, en te dévisageant d’un regard difficile à adjectiver, on dirait, quand même, profond, sans fond, fou, de toute façon très tendu, elle te dit: « Et pourtant, tu vas coucher avec moi. »

Le porteur de pancartes

[traverse la scène, avec deux pancartes déjà vues : PIZDA et PERDU]

[Noir soudain. Brusquement, la boucle sonore - à une forte intensité. Les lumières balayent les photos et les objets accrochés aux murs de la scène et de la sale. Apocalypse... - Le vacarme s’arrête soudainement, en pleine lumière.]



[1] «  Prélude au temps des cerises » 1931

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19 août 2008 2 19 /08 /août /2008 09:40

 

 

                                                                       3

 

La marionnette

            Un an plus tard, à Bucarest. [ironique] Un an après les lumières de l’au-delà... Au-delà du Mur... Ou tout court, de l’au-delà… Les lumières de l’au-delà ! C’est pas mal ça. La guerre froide ou la guerre des lumières !...

 

L’épouvantail

On avait perdu tout contact avec Zoé. On n’était pas du même monde. Elle, sur son orbite sombre, lointaine, hautaine de fille de Ceausescu. [en indiquant l’homme et, ensuite soi-même] Nous, simple et en même temps pas si simple que ça, secrétaire de l’Union de la Jeunesse Communiste de l’Union des Compositeurs, travaillant dans le noir simple et en même temps pas si simple que ça de la télé...

 

L’homme

Elle surgit en face de moi. - A l’angle avec rue Amzei. - Elle marche en solitaire, sans garde du corps, dans la rue, rendue rebelle, mutinée par l’ennui...

L’épouvantail

...Son regard s’allume. - On s’embrasse. - On propose d’aller prendre une bière. - On sait qu’elle aime la bière. - Surtout la bière allemande.

 

L’homme

            Elle me donne son numéro de téléphone. - Elle m’avertit: au standard il y a toujours un homme. - Elle me dit de demander « mademoiselle » Ceausescu. - Pas « la camarade ». - Au diable les camaradisants! [pause] Après deux jours, coup de fil de la part du Secrétaire avec la Propagande du Comité Central de l’U.J.C.. Serais-je d’accord pour faire partie d’une délégation de l’U.J.C. qui partira d’ici dix jours pour la Corée ? - La Corée du Nord, voyons ! - Et voilà: La Corée. - Et voilà: la Zoé !... - [après une assez longue pause] ...A Pyongyang, à notre arrivée, histoire d’entretenir  « une atmosphère de fête et d’amitié »... Ça m’a marqué, Berlin-Est et les sous-hommes figurants..., la masse « viandeuse », « viandinne » à cravate de pionnier !... Oui... La cravate de pionnier... On nous présente maintenant une trentaine de tels enfants à cravate, âgés de six, sept ans, qui crient et sautillent, disciplinés: ils sont très contents de nous voir ! Je me penche vers la fillette qui se trouve à ma gauche. Sa petite robe rose est assez sale. Un nœud rose aussi, grand, au sommet du crâne. Du fard, pour que ses joues paraissent vermeilles. Je me penche pour l’embrasser. Elle se crispe. Me dévisage, d’en bas vers le haut, avec peur, dégoût et haine.

 

La marionnette

            A raison ! Qu’est-ce qu’il le prend ? Elle sautille. - Et crie. - Applaudit. - Est disciplinée. - Fait tout comme on lui a demandé. - Comme il se doit. - Et lui, qu’est-ce qui le prends ?

 

L’homme

            Je me redresse, dégoûté. Et voilà ce qu’ils nous ont apporté : des fillettes fardées et sales !...

 

L’épouvantail

            On croise le regard de Zoé. - Ironique.

 

Le porteur de pancartes

[entre en scène pour exhiber une pancarte : IRONIQUE]

 

[Noir soudain. Brusquement, la boucle sonore - à une forte intensité. Les lumières balayent les photos et les objets accrochés aux murs de la scène et de la sale. Apocalypse... - Le vacarme s’arrête soudainement, en pleine lumière.]


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16 août 2008 6 16 /08 /août /2008 14:25

  

2

 

L’épouvantail

[ironique, avec des inflexion d’un choeur antique] « La vérité, toute la vérité! » hurlaient les foules. [sérieux] Oui, « la vérité, toute la vérité! » Celle de la foi !... Celle de la loi !... Et puis quoi encore ?... [sarcastique] Celle du cul cosmique et universel ?... Et des centaines des millions, des milliards de téléviseurs du monde entier transmettaient des images du procès - procès? - c’est ça un procès? - du dictateur. Et, ensuite, des images de lui, le dictateur, et d’elle, la dictatoriale, tombés - mais pas tombant, pas en train de tomber, c’est à dire - tous les deux sur l’asphalte. Criblés de balles. Peut-être. Couverts de poussière. Ridicules. Piteux. Non satisfaisants.                            

L’homme

            Et ensuite, plus tard, la figure de Zoé, arrêtée...

 

                                                           L’épouvantail

            [ironique, en indiquant l’homme, mais en s’adressant au public] Il se vente d’avoir pigé que Zoé était hors du monde. Si elle avait été du monde, le monde l’aurait aimée; car il aime son bien, ce monde à lui, à elle..., à vous..., à nous ! Il aime son bien, ce monde ! Mais, puisqu’elle n’était pas du monde, le monde la haïssait. On avait peur d’elle... [sarcastique] Il veut dire, là et par là, qu’elle naquit normale, sa Zoé, mais qu’elle vécut autrement... Tiens!... [comico-lugubre] « La vérité, toute la vérité! » C’est quoi la vérité entre la tyrannie et la foule ? Quelle vérité, face à la tyrannie ou à la foule ? Quelle vérité peut contenir la tyrannie - ou la foule ?

 

[Silence. La lumière diminue, mais reprend assez vite.]

 

Le porteur de pancartes

            [entre et présent au public une nouvelle pancarte : BERLIN-EST 1973]

La marionnette

            Oui, Berlin-Est. On s’en souvient presque plus. Et il n’y a que seize ans depuis… C’était en ‘73. En R.D.A.. En République Démocratique Allemande. Les unités de l’armée soviétiques sont ostensiblement visibles. Grandioses. Leurs enceintes se mesurent en kilomètres.

 

L’homme

Je me souviens comme si c’était aujourd’hui. Le Festival International de la Jeunesse bat son plein. Je me trouve au club roumain. Parmi tant de tronches d’activistes, à côté de Ion Marin Iliescu, le ministre de la Jeunesse de l’époque, je découvre aisément Zoé. Jeune. Visiblement ou, on dirait, plutôt théâtrale, ostensiblement, mais avec une certaine élégance, un certaine finesse, un certain raffinement même, stressée, encellulée par le nom qu’elle porte... Un raffinement occidental; greffé sur son Orient foncier... Ce nom sur lequel, à la télévision, elle vient, elle venait de déclarer qu’elle crachait…

 

La marionnette

Ce sont deux jeunes de sexe opposé sont appelés à s’unir dans un agencement que certains trouvent animal, d’autres divin... [l’épouvantail, dans le rôle de Zoé, et l’homme dans son propre rôle, commence à jouer/mimer - comme dans les films muets - ce que dit la marionnette] Au début, ils donnent même l’impression d’être indépendants. Indépendants, car ignorants... Si ce n’est pas l’inverse!... N’importe!... Ils sont mâle et femelle, garçon et fille, homme et femme..., [rire] mec et poule..., [sérieux] c’est à dire, des moitiés qui, en s’accouplant, en copulant, n’aspirent qu’à... communier. En dépit - et pourtant en vertu - de leurs individualités, de leurs personnalités. [en indiquant l’homme] Aussi, lui [en indiquant l’épouvantail] et elle, se sont flashés réciproquement. Là-bas, au bout occidental de la géographie de l’est, à Berlin-Est.

 

L’épouventail

[dans le rôle de Zoé] Moi, la fille du Patron, tendue, ennuyée, insatisfaite et encore plus insatiable à cause de toutes ses frustrations, en quête d’autre chose que la garde montée naturellement autour de moi par « la réserve de cadres du parti » qui désirent « manger de la merde », dans l’espoir de parvenir à des fonctions, à des privilèges, au pouvoir et, à travers tout ça, à l’histoire. Prêts à tout pour ça. [en indiquant l’homme] Je le lorgne. Je lorgne - ça. Le compositeur. Voilà quelqu’un qui n’a pas besoin des mots pour s’exprimer. Qui n’en dispose peut-être même pas. Mais qui s’exprime. Ou qui exprime autre chose. Un peu comme moi. Moi, la mathématicienne emportée, envoûtée, transfigurée par la musique des sphères..., finalement... Ca y est ! Il se peut que lui [en indiquant l’homme], je veux dire, ça... soit ma solution... De toute façon, c’est ma génération, non ?

 

La marionnette

[pause, en indiquant l’homme] Quant à lui, il la lorgne - lui aussi - comme tous les autres. Normal? Normal ! La fille du Patron n’est que - mais aussi surtout - la fille du Patron. Elle ne peut pas être elle-même. Elle peut être, au grand maximum, un personnage, mais pas une personne. Non-libre, parce que non-anonyme. Pour toujours. Même virtuelle. Même morte. Même... après tout ça, après la virtualité, après la mort... La fille du Patron. Voilà. - Mais, justement, comme elle a marre de « la réserve de cadres du parti », qui l’entourent, l’encerclent et l’assiègent, comme elle est avide d’autre chose, de préférence de quelque chose de connu et d’inconnu en même temps, [en indiquant l’homme] comme lui, par exemple, avec son manque inquiétant de mots et avec son plein rassurant de sons, peut être (ou, du moins, représenter) ça, ce qu’elle cherche, ce qu’elle attende..., comme elle même se trouve en dehors du commun, et en étant par le même, hors du commun, quel qu’elles soient ses qualités ou ses défauts (qui ne peuvent être pourtant qu’humains, consubstantiels à l’humanité même)..., comme tout ça et tout..., et patati, et patata..., elle pouvait être... explorée, tel que toute femme peut l’être..., tel que toute femme en demande, tel que toute autre femme...

 

L’homme

            [après une pause] ...Il est tard. Nous sortons, un groupe assez nombreux, une vingtaine, pour faire quelques pas. Au coin de cette rue est-berlinoise, trois ou quatre masses de viande bipède et ambulante d’une certaine espèce.

La marionnette

            Elles ont été emmenées de partout, ces « masses de viande bipède et ambulante d’une certaine espèce ». De partout. Des tréfonds du pays. Par des milliers et des milliers. Par des centaines de milliers. De lycées professionnels ou d’usines. Avec des cravates de pionniers autour du cou, en dessous de leurs tronches lumpen-prolétariennes ou simplement porcines.

 

                                                           L’épouvantail

            Des personnages de masse. Des virtuels. Des figurants. Des éloignés. Des lointains. Des éventuels. Des sous-hommes... En tout cas, des figurants. Des sous-hommes-figurants.

 

L’homme

            Des vrais, pourtant. Et non-payés.

 

L’épouventail

            [à l’homme] Tu veux dire, pas comme ceux qui sont payés aujourd’hui pour remplir les studios des télés. Tu veux dire qu’il y a une différence entre le casting et le recrutement.

 

L’homme

            Je veux dire qu’ils étaient des vrais. Des vrai et dans la rue. Et des crétins ! C’est tout.

 

La marionnette

            Une vraie nouvelle race, quoi! - De l’Est ! - La plupart d’entre eux demandent aux passants de leur griffonner avec un stylo-bille, sur leurs cravates de pionniers, le nom de leur pays. Histoire d’entretenir une atmosphère « de fête et d’amitié » !...

 

L’homme

L’un d’entre eux [l’épouvantail - dans le rôle du figurant ;  mime] me barre le chemin. S’arrête devant moi et ricane. Bovinement. Stupidement. Amicalement mais sans intelligence et sans joie. Un idiot, certainement. Inutile. Méprisable. Voire, haïssable. Me tourne le dos et me tend un stylo-bille par-dessus l’épaule. Que j’écris quelque chose sur sa salope de cravate de pionnier de crétin. - Pas d’hésitation: je m’empare du stylo, sans rien signer, et je ne signe rien du tout, je reprends simplement, le stylo à la main, mon chemin.

 

L’épouvantail

[toujours, dans le rôle du figurant] Hé ! Hé !

 

L’homme

            [à la marionnette] Derrière moi, la voix du sous-homme-figurant a pris des inflexions de colère. - Mais, rien ne se passe. Le bovin est calmé par ses pairs. Et moi, en chuchotant: « Une kalachnikov! » - Et elle, Zoé: « Ça! Oui! » [les yeux dans le vague] Elle se trouve tout près de moi... Sa voix m’impressionne. J’ai... j’ai l’impression d’avoir accompli un des actes les plus virils de ma vie.

 

La marionnette

[jeux de lumières accompagnant la réplique] Le ciel de la nuit, noir, au dessus de leurs têtes, est blanchi..., presque blanc..., partiellement; et pour cause: les  lumières de Berlin-Ouest; de l’au-delà du Mur.

            [Noir soudain. Brusquement, la boucle sonore - à une forte intensité. Les lumières balayent les photos et les objets accrochés aux murs de la scène et de la sale. Apocalypse... - Le vacarme s’arrête soudainement, en pleine lumière.]

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16 août 2008 6 16 /08 /août /2008 14:16

 

 

Deuxième partie

                                                                

­            [Il fait noir. La boucle sonore passe à une intensité de plus en plus forte. Les lumières, d’abord faibles, ensuite de plus en plus puissantes, balayent les photos et les objets accrochés aux murs de la scène et de la sale. Le tout devient assourdissant, apocalyptique... - Soudain, tout s’arrête, en pleine lumière. - Au fond de la scène, une lumière argentée et vacillante évoque la lumière d’une télé.]

 

1

 

La marionnette

[le dos au public, en regardant « la télé »] Ils l’ont arrêtée ! Oui, ils l’ont arrêtée !

 

L’homme

[le dos au public, les yeux braqués sur la lumière de « la télé »] La pauvre ! La pauvre ! Après avoir tuer ses parents...

 

L’épouvantail

[le dos au public, les yeux braqués sur la lumière de « la télé »] Si ils les ont tués... Si ! Car rien n’est vraiment sûr. Surtout là-bas, en Ceausesculand ! Rien. [rire] Les Ceausescu mis à part. Encore que... [en se tournant vers le public] Qui sait s’ils sont vraiment morts ?! On ne les a pas vu mourir. On ne les a pas vu tomber sous des balles. On nous a montré uniquement deux cadavres assez bien maquillés par de la poussière. Voilà. C’est tout. C’est tout ce qu’il reste des Ceausescu. Ces images, cette morte incertaine. C’est tout ce qu’on veut nous faire croire. - Et, voilà, maintenant, ils ont arrêté leur fille, Zoé. Ils l’ont arrêtée...

 

 

L’homme

            [le dos au public, les yeux braqués sur la lumière de « la télé »] Elle est debout. Elle s’appuie contre un mur. Un mur neutre. Un mur quelconque. Les mains derrière le dos. Serait-elle menottée ?... Si ! Enfin, je crois.… Elle regarde vers le bas. Elle ne trouve pas le courage de regarder ailleurs, hors de son intérieur. À l’extérieur de son intérieur. Elle ne trouve pas le courage de recevoir ce qu’elle doit, ce qu’elle est appelée à recevoir de ce monde. – [en se tournant vers le public] ...Sa figure - ravagée par la résignation ! Ravagée ! Elle irradie une affreuse décadence. - ...On dit qu’en Roumanie circulent des vidéocassettes avec elle et ses jeunes gardes du corps... - Et vive la Securitate libre ! Le G.P.U. [prononcé:  « guépéou »] libre !... - Elle retourne, déroutée, déséquilibrée, dans la réalité. Dans la... normalité. Réalité, normalité, auxquelles elle n’appartient plus, et dont elle ne veut plus. [pause] Non, c’est clair ! Elle est virtuelle. La, à la télé, dans la télé. Virtuelle et vraie. Je sais. Elle découvre la foi et la loi; la justice dans la foi, et la foi dans la loi. Elle est terriblement apeurée.  Et elle a peur partout dans son corps. Je le sais. Pourtant, elle reste virtuelle. Virtuelle, mais vraie. On dirait même, morte... [pause] ...Elle est habillée d’un jean et d’une parka. Le capuchon rabattu sur son dos. Autour d’elle, les hommes sont munis de kalachnikovs. Ils portent des vestes matelassées. - [pause] ...Et...  Et elle... Est-elle toujours la fille de Ceausescu ? ... Toujours Zoé ?... Ça existe, ça ? La fille de Ceausescu ?... Zoé ?...

 

La marionnette

            [au public] Elle vieillit mal. Ou, peut-être, c’est la caméra? Ou - la foi... ? La loi, peut-être... ? Elle se tait. La caméra tourne autour d’elle. Nous tournons autour d’elle... Elle se tient coite. La caméra prend possession d’elle. Nous prenons possession... Elle est muette. Crispée.

 

L’épouvantail

            [au public] Elle est en vie. Ses frères aussi. Etonnant, non? Ils les ont laissés en vie ! Ils sont fous, ou quoi ? Ou, ils sont de la même tribu, de la même chair, de la même substance..., de la même nature ?... [pause] Il parait qu’elle aurait dit: « Je crache sur le nom de Ceausescu! »

 

 

 

[Noir soudain. Brusquement, la boucle sonore - à une forte intensité. Les lumières balayent les photos et les objets accrochés aux murs de la scène et de la sale. Apocalypse... - Le vacarme s’arrête soudainement, en pleine lumière.]

 

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29 juin 2008 7 29 /06 /juin /2008 14:22

 

6

 

L’homme

              Aussi, ensuite, la tournante de Marilena Popesco. J’y ai été convoité, mais j’ai eu peur… Voilà, la réalité. Elle allait être « bitée » par trois camarades de lycée qui allaient la « biter ». Dans la cave, naturellement ! Elle devait venir voir le vélo de l’un d’entre eux… Je la croisais deux heures avant !... Je l’ai trahi - en silence; en gardant le silence... Je l’ai regardé furtivement mais avec une curiosité intense… [rire] On dit parfois que la curiosité est nécessaire à l’hominisation… [rire] Je l’ai très bien caché, moi. La curiosité, je veux dire… Et du coup, mon hominisation... Et là, en la voyant si innocente à l’égard de son futur très proche... Un presque présent, quoi !... Ce fut à la peur que je me sois agrippé. A la peur. [il ricane] L’hominisation, elle, fut ainsi hyperaccomplie! [pause] Le sexe de la fille, horriblement ouvert... Ses cris étouffés. Les halètements. La bestialisation, la... transfiguration de mes camarades. Tout ça s’empara de mon esprit. De moi. J’étais pétrifié. La terreur était comme un lourd amas de pierres brûlantes - en moi. Je n’ai pas participé à la tournante. Mais, pendant que ça... tournait..., j’ai trahi mes camarades : j’ai alerté la police.  - Je n’ai pas sauvé la fille. J’ai enfoncé mes camarades… ...Je..., je ne me suis pas trahis moi-même.

 

L’épouvantail

              [geste sardonique, accompagnant l’entrée du porteur de pancartes, qui nous présent sa nouvelle pancarte : « Ecce homo ! »]

 

[Long silence]

 

L’homme

              Autre chose, maintenant: l’Albanais. [pause] C’était au bout d’une semaine de tourisme politico-culturel en Albanie. Des échanges entre l’Union des Compositeurs de Roumanie, et son homologue d’Albanie. Evidemment, de la foutaise. Mais, enfin !… Un vieillard… Je crois qu’il avait soixante-dix ans. Il s’était mis dans la tête qu’il faut qu’il soit joué en Roumanie. En Europe, quoi ! Il était de la vielle garde. Il parlait très bien français et il se souvenait des choses qui n’existent même pas. – Bref ! Il est venu à quatre heures du matin à la gare, pour m’apporter ses partitions. Cinq kilos ! Il était vêtu d’une chemise à carreaux jadis marron et bordeaux, et des pantalons froissés de coutil bleu. Il était pieds nus dans des sandales effilochées… Et dans les partitions il y avait des chants patriotiques et partinéens, quelques « suites » et quelques « concertinos »… Il avait l’air d’un dépotoir intellectuel rendu... ineffable, qui cherche un peu de solidarité - ni plus, ni moins ! - auprès d’un autre dépotoir intellectuel, non pas rendu mais né en tant que… La musique, autrement dit, comme l’intellectualité, ne connaît pas des frontières !… [pause] Une fois arrivé à la frontière, je déclare tout aux douaniers albanais. On me confisque les cahiers, j’ai droit à un petit discours, mais, on me laisse en liberté...

 

L’épouvantail

              Ce qui n’a pas été le cas de l’autre. Certainement pas !

 

L’homme

              [comme si rien n’était] Ben, oui ! Liberté. En liberté.

 

[Long silence]

 

 La marionnette

              Il trahit aussi un de ses frères. C’est vrai que celui-ci négligeait sa femme. C’est vrai que cette femme, elle non plus « n’était pas une porte d’église », comme on dit en roumain. Mais… bref ! Il coucha avec elle, avec sa belle sœur… Et au bout de neuf mois, une fillette qui lui ressemblait très fort fut pondue… Mais personne ne s’étonna. Les enfants ressemblent très fréquemment à leurs oncles, à leurs tantes… [pause prolongée] C’est vrai, pourtant, qu’il n’a tué personne. Même si c’est par manque de courage, par peur - et non pas par non-vouloir, ou par volonté affirmée. Il n’a pas tué... Personne !                                  

[Long silence]

 

L’homme

.             Et ensuite, Minerva. La totale. La super-totale. Ce qu’elle a fait de moi, ne peut pas être décrit… - Elle m’a rendu tout l’amour que je lui ai insufflé. Voilà, c’est ça. J’ai senti ça. C’est ça que j’ai senti…[syllabe par syllabe] Tout l’a-mour que je lui ai in-su-flé !… - Nous n’étions pas faits l’un pour l’autre, pour autant. En tout cas et du moins, pas pour notre temps. Impossible, pour nous, de former un couple social aujourd’hui. Enfin, ce jour-là! Même si on s’aimait au-delà - ou en deçà, ou à côté - de la compréhension. La compréhension ne servait à rien. L’histoire très concrète n’était pas... réaliste. Je dirais qu’elle n’était même pas réelle. Or, la compréhension agit seulement sur et à l’intérieur du réel. Alors, dès que j’ai cédé, dès que je me suis mis à examiner la situation, muni de lucidité et de logique, dès que j’ai opéré des appréciations sur l’environnement social ainsi que des auto-appréciations,  j’ai dû m’incliner devant la réalité, devant le réel. - Quel couple, la réalité et le réel ! [avec ironie et sarcasme triste, tremblant hysteriquement] Ineffable. Dépotoir. Ineffable dépotoir. - Elle n’était ni assez bourgeoise, ni assez féroce pour satisfaire mon besoin de commodité domestique, ni - ce qui ne me parait pas contradictoire - celui de la conquête sociale ; elle ne pouvait pas m’aider à faire face aux doutes de celui confronté aux tentations de la création et, dans un autre registre, apparemment, aux tentations du pouvoir. Nous n’étions pas assez forts... Ni elle, ni moi.

 

L’épouvantail

              [à l’homme] Surtout elle.

 

La marionnette

              [au public] Surtout lui.

 

 

L’épouvantail

[à l’homme] Mais vous étiez assez ineffables…

 

La marionnette

              [au public] …et assez dépotoir...

 

L’homme

              ...pour notre époque. [après une pause] Nous ne vivions pas à l’intérieur de notre temps ! - J’ai du l’abandonner. [pause] La trahir. [pause] Notre séparation, en ‘76, juste avant Noël, fut silencieuse mais chargée d’un max de chagrin, fortement douloureux… C’est quoi l’amour ?... - ...Trois mois plus tard, le 4 Mars ‘77, il y a eu un grande séisme en Roumanie. Mille cinq cents morts à Bucarest. Parmi tous ces cadavres - elle. On l’a trouvée écrasée et brûlée sous des décombres. C’était fini.

 

La marionnette

              Plus d’interrogations.

 

L’épouvantail

              Plus de rédemption. Le pardon n’était plus possible.

 

L’homme

               Il n’y avait plus que de l’impossible et de la solitude.

 

La marionnette

              On le vit, l’année suivante, le 4 Mars, au cimetière. On radota sur lui. Et aussi, l’année d’après. Et, ensuite, celle d’après...  

L’homme

              Je devins sujet des radotages. J’étais vulnérable. J’étais faible. J’étais mal. Potentiellement, j’étais un souffre douleur…

 

L’épouvantail

              [lui coupant la parole avec sarcasme] Un souffre douleur cosmique, tremblementique, hystérique, affolique.

 

La marionnette

              [avec sarcasme] Unique !

 

L’épouvantail

              On s’en balance !

                                                                       [Noir]


                                                                  L’homme

              [dans le noir] Ça faisait mal, pourtant. Ça fait toujours mal. Très mal, putain ! Trop mal. Trop.

 

Le porteur de pancartes

              [suivi par un spot de lumière, entre et plante au milieu de la scène une nouvelle pancarte : PUTAIN ; ensuite, il sort, en laissant la pancarte dans la lumière qui s’éteint  tout doucement…]

 

Fin de la première partie

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Published by Alexandre Papilian - dans Théâtre
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17 juin 2008 2 17 /06 /juin /2008 06:42

 

 

 

 

 

 

5

 

                                                           La marionnette

              Le cas de Ghiocela, maintenant!... Qui c’est cela, Ghiocela?

 

L’homme

              Ghiocela, à l’heure de notre histoire de jeunesse, était une môme. Une catherinette « aux formes en formation ».

 

La marionnette

              ...Forme...? C’est quoi... la formation... d’une forme?

 

L’homme

            Un  visage agréable. Un nez délicat. Une bouche trop petite et trop corail pâle. Un petit menton, aigu et très peu sensuel. Des seins qui se profilaient, généreux, sous le haut de son uniforme scolaire. Des hanches qui pressentaient des courbes assez prometteuses...

 

La marionnette

               Il n’a pas aimé Ghiocela. Par contre, elle, elle l’a aimé… Elle seule… - Ça a laissé des traces. On ne sort pas indemne d’une telle situation, quand on est aimé sans aimer. [en imitant le rire de tout à l’heure de l’épouvantail] Hi hi hi hi....

 

L’épouvantail

              [à l’homme] Le triomphe s’écume en toi. Il te cristallise, toi. Il te squelettise. Il te tue… Ghiocela, entièrement nue, seule avec soi même - et seule avec toi… Ce qui se passe est trop grand pour elle. Elle quitte tout. Sa mère. Son père. Ses frangins. Tout. Elle quitte, aussi, la stupidité inquiète de l’adolescence pas encore vraiment sexuée, pour gagner une autre: l’idiotie de le sexualité aboutie, de la maturité, l’idiotie mûre. Elle est seulement encore très jeune, mais quoique et autant jeune qu’elle soit, elle accumule, entasse, engouffre tous les sentiments que la vie avait peut-être réveillés, peut-être créés en elle, tous ses sentiments, tous ses moyens avec lesquels elle s’emparait de la vie - dans l’amour seul. [pause] Elle téaime. [pause] Elle se dionne à toi. C’est ça que de t’aimer. Parfois. [pause] Puis, elle gagne la fatalité, le Fataland. [pause] Elle ne veut être que quelque chose à toi. Elle veut être à toi, la tienne... Et toi - à elle, le sien... [pause] Sans passé, ni l’un, ni l’autre. Remplis de futur, et l’un, et l’autre. Elle s’ouvre devant ta raide-verge-raide. Elle veut un enfant de toi. Elle se quitte elle-même - pour devenir elle-même. - Et tout ça - accumulé, entassé, engouffré en toi. Le jeune musicien qui chassait des sons et des sonorités de et dans un univers infranchissable pour elle... Etranger et beau. Fort de son étrangéité et de sa beauté. De sa jeunesse. De sa musique.

 

L’homme

              Bref! C’était la grande chance de sa vie. [pause] L’unique chance. La chance. [pause] C’était son destin qui changeait. Ou, plus fort encore: c’était son destin qui... arrivait. Qui lui arrivait. [pause] C’était moi ce qui lui arrivait. [pause] Mais moi, je ne l’aimais pas, moi. Et, lorsqu’on n’aime pas, l’autre n’est que de la matière.

 

L’épouvantail

              [avec rancune] Oui, de la matière… première. - Tout ça pour dire que le mal s’installa en toi. Le mal, c’est à dire le mépris. Le mépris pratiqué...

 

L’homme

              Exercé. Le mépris exercé. C’est à dire, routinier... Je l’ai découvert à quarante ans. Je parle du mal qui... habite le mépris..., qui lui suit... Seulement à quarante ans. En me regardant dans la glace. J’étais déjà sérieusement abîmé. Dépotoirisé... Je n’ai pas su, là, dans mon passé, et je ne le sais aujourd’hui non plus, si c’était le mal ou la vieillesse qui me renvoyait cette image... centré sur son propre contenu, sur le mépris et sur le manque de... visibilité qui... explosait dans mon âme. Mais là, devant le miroir, je ne sais pas pourquoi, sans me poser la moindre question sur la cause ou sur l’origine de ce que j’étais en train de découvrir, je pensai tout de suite, là, sur le seuil de ma vieillesse, à personne d’autre qu’à Ghiocela. Le fait que je n’ai pas aimé celle m’aimait  tant… Je trouve ça absolument condamnable. Et portant…

 

L’épouvantail

              Tu ne l’as pas aimée. Et ça t’avait rendu irrévocablement, même si... ineffablement... dépotoir. [en ricanant] T’as été rendu... dépotoir par l’ineffable amour avec lequel Ghiocela se clouait elle-même dans ce monde. [pause ; rire] Mais, c’est con ça ! Très con !

 

Le porteur de pancartes

              [traverse la scène muni d’un nouvelle pancarte : REMORDS]

             

[Noir]

 

 

 

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