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Présentation

  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

Texte Libre

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13 juin 2008 5 13 /06 /juin /2008 13:53

 

4

 

 La marionnette

              [au public] Ce qui suit se passe au Conservatoire n° 1 de Bucarest. [en indiquant l’homme] Il a quoi : huit, neuf, allons, dix ans. Il est pre-sexué.

 

L’épouvantail

              [avec sarcasme] Chacun est pre-sexué à son tour. Aussi, post-sexué.

 

L’homme

              Arrêtez !

 

L’epouvantail

              [avec ironie, à la marionnette] Arrête !

 

La marionnette

              [geste au public : « ils sont toqués ceux deux-là ! »]

 

L’epouvantail

              [après une courte pause, à l’homme] Elle était bien roulée, la salopine, plaît-il ? Si. Si. La Lolita, la petite Tzigane de la banlieue bucarestoise. Très bien roulé. Même si elle n’avait même pas dix ans… Tu la pressais contre le mur arrière de l’école, de toutes tes forces, en la protégeant, néanmoins.

 

L’homme

              [nostalgique, avec une douceur auto-valorisante] On entendait les sons des pianos, des violons, des fluttes et d’autres clarinettes et hautbois. Même par les fenêtres fermées.

 

L’epouvantail

              Oui, c’est ça ! Des sons, de la musique ! Pourquoi pas de l’amour, tant qu’on y est ? Ou du divine ! [pause] Foutaise ! Rien que de la foutaise ! Rien que ta petite bite en érection… Hi hi hi. Petite érection, mais dure. Hi hi hi. [avec une certaine pitié nostalgique] Ses petits seins étaient durs et douloureux. Elle gémit deux ou trois fois. Mais elle t’embrassait. Et vous vous colliez les bouches une à l’autre. Des connards. Pas plus que ça. Des cons. Mais si jeunes ! Des enfants encore ?… Frêles et terribles.  Vous cherchiez la baise. Vous vouliez baiser !... Dès lors, toi et ton enfance faisiez deux. Toi, avec ta main sous sa petite jupette d’uniforme... Elle, avec sa main sur ta braguette… Ce fut quelque chose, hein, ton premier jet ! [avec envie] Ça donne quoi ? [méchant, haineux] ...Vous vous êtes séparés, chacun regardant sa propre main, réceptacle du plaisir de l’autre... - ...Vous avez fini par vous craindre l’un l’autre.

 

                                                               [Long silence]

 

La marionnette

              ...Son collègue, Glück Adrian, ensuite. Plus petit que lui, plus trapu, voire tassé, fort, avec sa peau très blanche, pleine de taches de rousseur, avec ses cheveux roux, son nez « courbu » et ses oreilles pendantes... Côté caractère, un endiablé. En tout cas, il s’imposait. Il s’imposait à tout prix.

 

L’homme

              « Il n’est pas juif ! »

 

                                                                La marionnette

              [en indiquant L’homme] C’est ça. Il cirait ça. À la maison. Lorsque les siens, avec un sourire dans lequel on décelait une ondée de mépris mélangé à de la peur et de la haine, lui disaient que son ami Glück Adrian était juif.

 

L’homme

              « Il n’est pas juif ! »

 

La marionnette

              Il crie. Il est nerveux. Il croit comprendre que ce n’est pas forcement une bonne chose que d’être juif.

 

L’homme

              « Il n’est pas juif ! »

 

La marionnette

              Autour de lui, on sourit. Son père, sa mère, sa grand-tante...  On sourit. On rit même. - ...Comme si ce qui venait de se passer avait été un comble de la limpidité, de la joie, de la gaieté...

 

L’homme

Et alors, que venait-il d’arriver, de se passer ? Il arrivait, il se passait que j’avais soutenu, irrité et opiniâtre, que Glück Adrian, mon camarade, n’était pas juif ! Est-ce bien clair ?! Il n’est pas juif ! Son nom, ça, c’est allemand ! Ca veut dire chance, ça, Glück ! À savoir ! Et voilà ! Sinon, eh bien, sinon - il est roumain ! Et basta ! Oui, et quoi ? Et quoi s’il est plein de taches de rousseur et s’il est roux ? Oui, il a les oreilles pendantes ! Oui, il a le nez crochu ! Et quoi ? Quoi, s’il est lippu ? Quoi, s’il habite en plein quartier juif ? Lui, personnellement, il n’est pas juif ! Et ils allaient voir ça ! Ils allaient voir ce qu’ils allaient voir ! [il sort et il revient tout de suite, un balai à la main, qu’il agite comme un bâton de tambour-major, une casquette de travers sur la tête ;  il défile en pas d’oie] Staline, Lénine ! Staline, Lénine !

 

                                                              La marionnette

              Dans les yeux de ceux présents, sa mère et son père, sa grand-tante, éclata la frayeur.

 

 

L’homme

              [continue son défilé en pas d’oie] Staline, Lénine ! Staline, Lénine !

 

                                                                  L’épouvantail

              [en imitant l’homme] Staline, Lénine ! Staline, Lénine ! [avec une voix de plus en plus faible] Staline! Staline! Staline ! Staline !...

 

[Long silence ; intervention éventuelle du porteur de pancartes]

 

 L’épouvantail

              Après un sexe-cou ensanglanté de volaille... Oui, de volaille! Même pas d’un noble rapace. Ou d’un mystérieux migrateur... Non. Une pauv’ volaille, seulement. Et après elle, après son cou-sexe ensanglanté, après un grand nez d’une grand-tante, après la petite culotte d’une petite Tzigane et après un petit Juif pas juif - des Coréens. Ben, oui! Des coréens, maintenant. On n’y échappera pas. Et lorsqu’on ne peut pas éviter une chose [rire], on l’assume…, pour mieux l’étouffer… ainsi…, avec amour. Les trois petits Coréens, donc. Des Nord-Coréens, bien sûr. Am De Yong, Kim Kim Woo, et…

 

L’homme

              J’ai oublié le troisième. Mais il y en avait un. Un troisième, je veux dire.

 

La marionnette

              [au public, avec le ton d’un conférencier] Kim Il Sung, le guerrier Nord-Coréen pro-sino-soviétique, voulait que ses sujets soient branchés à la culture acceptée par les cocos…, culture… coco-acceptable… Ils avaient, peut-être, huit ans, ses trois nouveaux camarades. - Ils se trouvaient à vingt mille kilomètres de leur maison, de leurs parents. Ils disaient ne plus avoir ni maison, ni parents... Ils se sentaient - à juste titre, d’ailleurs - encerclés, assiégés par de non-bridés qui communiquaient entre eux d’une manière assez bizarre. Ils étaient soumis à un double contrôle. Un triple, même. Celui des instits et des profs de l’établissement scolaire. Celui du personnel de l’ambassade. Et, enfin, le Grand. Le Grand Contrôle. Le plus fréquent, d’ailleurs, dans ce monde sous-lunaire... Que nous peuplons - pour y vivre... Le contrôle réciproque. Ça, au moins, tout le monde le comprend ! Hein ! Le contrôle et la réciprocité. Tout le monde peut être... réciproquement..., compréhensivement..., contrôlable - mais contrôlant aussi... [pause ; ensuite, en parlant de l’homme] Il était l’heureux possesseur d’une mallette en carton bleu, dans laquelle on trouvait un filet, deux palettes et deux balles de ping-pong… Un ou deux jours avant les vacances d’hiver, les trois Coréens vinrent le voir. Comme quoi ils allaient rester tout seuls dans leur dortoir de l’internat, lors de ces vacances. Comme quoi, ils n’auraient rien à faire, pendant deux semaines. Comme quoi-quoi, bref, ne pourrait-il pas leur louer sa mallette, son jeu de ping-pong, quoi ? - Ils avaient de l’argent. Ils te le montrèrent... [pause] ...Le lendemain, la mallette à la main, il les rencontre et il la leur donne. L’un d’entre eux sort l’argent de sa poche. Mais il refuse d’un geste retenu et grandiose.

 

L’homme

              ...Dans les regards des trois Coréens: une sorte de déroute, d’abord ! Oui. Voilà. Pourquoi refusais-je l’argent ? Qu’est-ce que j’allais, qu’est-ce que je pouvais demander d’autre ? Une sorte de mépris, ensuite. Je n’étais rien de plus qu’un pauv’ pigeon qui ne méritait que ça, d’être déplumé. Je n’ai pas revu, d’ailleurs, ma mallette et mon jeu. - Puis, une sorte de peur. Et si je cachais, toujours, quelque chose, si le Blanc que j’étais, était différent d’eux, les bridés abrités temporairement ici, c’est à dire, là, en Roumanie, en Europe, à vingt mille kilomètres de leur maison qui n’existait plus, comme ils n’existaient plus leurs parents… non plus ?!... [pause] Et, enfin, une espèce de haine. Une haine très-très forte. Coupante. Ardente, Glaçante, à la fois. Comme la lumière du vide. Inoubliable !...

 

L’epouvantail

              Tout ça, pour dire que la découverte des autres indique ses propres limites. Je suis dorénavant, en tant qu’âme de celui-ci [il indique l’homme], non seulement moi et les miens, enfin, lui et les siens, mais aussi juif, tzigane et… [le porteur de pancartes entre et lui offre une novelle pancarte, pour qu’il la montre au public : COREEN] Hi hi hi.

 

[Noir]

 

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5 juin 2008 4 05 /06 /juin /2008 10:42

 

3

 

L’épouvantail

              [après une pause; à l’homme] Tu l’as égorgée, ou pas ?

 

L’homme

              [après une pause] Pas du premier coup… Pas du premier coup, mais pour la vie!... [pause] Un massacre. [pause] J’avais même pas six ans. [pause] Ou un peu plus; il me manquait déjà des dents... [pause] Devant moi, il y avait une femme très jeune…

 

L’épouvantail

              Là, dans ton passé.

 

L’homme

              Certes. Où tu veuille que ce soit ailleurs ? Elle avait, je crois, seize ans. Peut-être moins. Elle était mariée et elle devait tuer une cane, pour le dîner. Elle disait qu’elle ne peut pas le faire…

 

L’épouvantail

              Tu voulais la sauter!

 

L’homme

              J’avais même pas six ans, ou… [rire] Non ! Je ne le pense pas ! Arrête ! – Soit la hache qui fut mal affûtée, que moi-même je fus gauche, certes est que je n’ai pas réussi du premier coup. Mais il y a eu partout du sang, tout de suite. Un massacre, je te dis. [se laisse secouer par son souvenir] La tête, avec son bec qui s’ouvre à sec, encore et encore... La poussière de la cour... La langue... Dans ce bec... L’œil... La paupière blanchâtre… La bête ne regarde plus rien... Et le corps qui saute comme un malade dans la poussière… Et le cou, qui sort du plumage…, rouge…, sanglant…

 

                                                           L’épouvantail

              [ironique] Et la femme, avec ses seins, avec ses pieds nus et ses ongles gros, noircis… Avec ses jambes écartées… Avec ses poils – sur les jambes, sur les bras, aux aisselles… Tu veux la sauter! Y a pas plus clair que ça!

 

L’homme

              Ce n’est pas impossible. Dans tous les cas, elle tourne son regard vers moi. Un regard noir, haineux et admiratif à la fois. On y trouvait autant de peur que de tendresse…  Et aussi...  « un peu beaucoup »... de... (pour le tout entier, pour la semence, pour la promesse de ce que j’étais en train de devenir, de ce que j’étais) ...de... pitié.

 

L’épouvantail

              Et de pardon. Voilà ! Ca c’était du pardon ! Noir, et plein les yeux.

 

[Long silence]

 

L’homme

              Vingt ans après, Rozalia, rondelette, joufflue, gémit de plaisir et répond à mes mouvements. Nous sommes ivres d’amour. Nous ne sommes pas du tout las de continuer à en boire. « Ne viens pas en moi, mon âme ! » me demande Rozalia. « Non. Pas en toi. Sur tes joues, mon ange! » je dis. « Oui, se précipite-t-elle. Sur mon visage !... »

 

La marionnette

              Elle était superbement remplie de jeunesse, cette Rozalia, n’est pas ?

 

 

L’homme

              Fraîche. Aux cheveux longs épars, en éventail sur l’oreiller… [emporté par les souvenirs] Elle m’approuve, m’encourage d’un battement de paupières. C’est une de celles qu’on n’épouse pas. Plutôt Aphrodite que Déméter. Folle, bonne, fatigante. On baise - ensemble. On fait l’amour - ensemble. On n’est pas détaché. On n’est pas obscène. En dépit de toutes nos cochonneries. Si ce n’était pas grâce à elles... [l’épouvantail mime-singe les gestes de Rozalia...] Le moment de l’éjaculation arrive. Je sors et je me positionne pour lui arroser la figure. Rozalia prend mon sexe dans sa main. Elle la serre. Je jaillis sauvagement. J’arrose le mur contre lequel s’appuie la tête du lit. Rozalia crie.

 

L’épouvantail

              [dans le rôle de Rozalia] « Plus d’un mètre, mon amour, plus d’un mètre ! Et comme elle est fragile ! Et comme elle est forte ! »

 

                                                           La marionnette

              [l’épouvantail - mime-singerie] Elle embrasse son sexe. Elle tremble de plaisir. D’émotion. D’excitation. D’orgueil. D’arrogance. D’amour.

 

L’homme

              [dubitatif, avec un certain regret] Amour ?

 

La marionnette

              [geste vers l’homme, ironique] Lui, il rugit, lui.

 

L’homme

              ...Ensuite, plus tard, la nuit, elle descende du lit, allume la lampe de bureau... A poil, elle appuie ses coudes sur la planche lisse, le stylo contre ses lèvres, pensive. « Ça va, amour ? » je demande. - Elle se tourne vers moi. Me dévisage. Son regard - comme je n’en ai jamais vu. Profond et perçant. Etranger. [pause; emporté par le souvenir] Un poème. Voilà ! C’est ça qu’elle écrit. Même pas dix vers. Court et percutant. « L’oiseau égorgé ». Elle se caresse – poétiquement – le sexe avec le cou ensanglanté. Extrêmement sensuel. Effleurant la douleur. Le cou ensanglanté de l’oiseau traverse, sexualisé et chaotiquement, le poème. Il palpite encore de la vie écoulée, perdue en des flots irréguliers... Il est surprenant, ce cou ensanglanté. Il y a de l’aveuglement dans l’air... Du sexe. Du sexe pur. C’est plus que de la sensualité, que de l’envie, que de la folie...

 

L’épouvantail

[à l’homme] Tu te sens perdu.

 

 La marionnette

              [avec sarcasme] Mais de l’amour, que nenni !

 

Le porteur de pancartes

              [traverse la scène, muni d’un pancarte sur laquelle le public peut lire : PERDU]

 

                                                                       [Noir]

   

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30 mai 2008 5 30 /05 /mai /2008 12:25

 

2

 

La marionnette

              [en indiquant l’homme] Sa grand-tante, Marie Ciplea, mince et décharnée, construite autour d’un nez colossal et de quelques fume-cigarettes noirs. - Elle s’était mariée très jeune. Dix-sept ans, à peine. Son époux, Ion Ciplea, fut parmi les premiers pilotes professionnels roumains. Mais, six mois après le mariage, il s’écrasa avec son appareil. Et sa jeune veuve, pleine de vie, ne tarda pas à jouir de la pension généreuse octroyée par le Royaume de Roumanie qui s’apprêtait à entrer dans la Grande Guerre...

 

L’homme

              Puis, pendant vingt ans, jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre, jusqu’à l’entrée des Russes en Roumanie, elle vécut à Paris. Le nom de son époux était gravé sur le grand monument des Héros de l’Air de Roumanie, à Bucarest et elle…, elle se promenait sur les Champs Elysées... Elle allait nous dire souvent, très souvent : «  Et j’étais heureuse, heureuse, je te raconte pas! »

 

L’épouvantail

              [au public] Une des ses sœurs la singeait : « A Paris il faut épeler son nom: Ciplea, Cé-i-pé-él-e-a – Pizda ! »  [explicatif] C’est à dire, la touffe, la chatte, le con, quoi! - en roumain. - «  Ciplea, Cé-i-pé-él-e-a - Pizda! » - Voilà ! -  « ...Et heureuse comme pas possible ! » Tiens!

 

La marionnette

              Et les Russes envahirent la Roumanie. Des hommes de pailles…

 

L’épouvantail

              (en se montrant lui-même, avec humour) De pailles ? (la marionnette - geste à l’adresse de l’épouvantail : « De quoi je me mêle ? T’es con ou quoi ? ») Des hommes de paille, donc, furent installés au pouvoir à Bucarest. La pension de Marie fut payée dans la nouvelle monnaie roumaine qui ne valait rien à l’étranger, « dehors ». Madame Cé-i-pé-él-e-a rentra en Roumanie. On l’arrêta à deux reprises… On la suspectait d’espionnage... Mata Hari, pas moins, quoi! [pause; en indiquant l’homme] Elle habitait chez eux. Elle squattait le séjour, leur séjour...

 

L’homme

              [sourire nostalgique] ...Elle y donnait des leçons de français aux mômes du cartier, y dormait, y inhalait des brunes puantes en quantités gargantuesques, en faisant d’interminables et très savantes réussites. Y avait une formidable boue sur les parois internes de ces fume-cigarettes devenus des vrais objets de culte…

 

La marionnette

              [en parlant de l’homme] Elle parlait beaucoup avec eux, avec les enfants. Impeccable - en français. A mourir de rire - en roumain... Elle leur apprenait à jouer à la belote... Elle était une bonne camarade. Ils l’aimaient beaucoup, eux, les enfants.

 

L’homme

              On l’adorait !

 

La marionnette

              [éventuellement isolée par un spot de lumière] ...Ensuite, la crise... [en indiquant l’homme] Il avait treize ou quatorze ans... Les siens traversaient une très mauvaise période. Ils connaissaient des fins de mois vraiment très difficiles. Alors, ils empruntaient de l’argent. Pas à la banque. Ça n’existait pas, le prêt bancaire !

 

L’épouvantail

              Et puis quoi encore ?! Peut-être du bicaméralisme, peut-être de la  liberté d’expression et de circulation ?... [avec mépris]  Pfff!… Pour qui se prend-on ?!

 

L’homme

              [éventuellement isolé par un spot de lumière ; au public, explicatif] Marie a dit à mes parents qu’elle connaissait quelqu’un qui prêtait à usure, mais qu’il ne serait pas prudent de l’aborder directement. Elle pouvait, elle, Marie, s’en charger d’obtenir l’argent... Ils ont accepté, les miens. Puis, ils on commencé à rembourser le crédit qu’on leur avait accordé. Intérêts inclus ! Ensuite, au bout de quelques mois, ils ont eu vent que Marie avait vraiment emprunté la somme en question, mais sans intérêts !... - Alors...

 

La marionnette

              Il  cessa d’adresser la parole à Marie. [pause] Sa révolte se transforma en haine. Une haine impuissante. Qu’il avala. La haine. La sienne. Et il serra les fesses.

 

 L’homme

              Ça ballonne, ça ! Oui. Ça ballonne. Mais ça ne donne rien. Elle continuait à squatter notre séjour. - Moi, je trouvais maintenant qu’elle n’était qu’un... dinosaure!... - Elle y nettoyait ses fume-cigarettes, faisait des réussites, parlait français et jouait à la belote avec les autres. Mais moi, je ne lui ai adressé plus la parole, je ne lui ai parlé plus. Pas un mot au dinosaure. Rien. Nada. J’étais dur. Peut-être féroce. Méchamment implacable...

 

La marionnette

              Bravo !

 

L’épouvantail

              [ironique, à l’adresse de l’homme] Une vraie divinité de la vengeance et de la justice, quoi! Némésis! - Et se passait quand, ça, s’il te plaît? C’était quand que tu fusses si intelligent et si bon?

 

L’homme

              C’était à l’époque où autant Ceausescu que de Gaulles se disaient indépendants. En ‘68. Le ‘68, pour les Français - avec toutes ses barricades et ses grèves nationales des cocos et des transcocos. En ‘68, pour ceux de l’Est - avec leur Printemps de Prague, avec leurs tanks soviétiques et transsoviétiques qui envahissaient la Tchécoslovaque… Avec Cohn Bendit, à Paris, qui tirait la langue aux CRS, avant de prendre sa... retraite... en Allemagne... Remarque! En celle de l’Ouest. Voyons! Evidemment! Pas en celle de l’Est... - Il a eu, je crois, néanmoins, le choix... Et avec Jan Pallah, à Prague, qui faisait son choix, lui aussi, et qui s’immolait par le feu pour protester contre l’invasion soviétique...

 

L’épouvantail

             la marionnette] Tu n’as pas l’impression que c’est lui le dinosaure ? Très dinosaure. Voire transdinosaure ?! Tu te rends compte ? Le ou en ‘68 ! Cohn Bendit. Jan Pallah. Pourquoi pas Le Grand Condé et Giordano Bruno? Il parle de qui, de quoi - là ? Pour qui, parce quoi - là ?

 

L’homme

              Il se peut. La vérité même est vieille… [sourire] Dinosaurienne... Elle et toujours vieille, la vérité. Jamais nouvelle.

 

L’épouvantail

              [condescendent, ironique] Oh là là là là... Et faire du nouveau, c’est du nouveau? - C’est bien, mon poupounet. C’est bien... - Et alors, le dinosaure, je veux dire, Marie, mon philosophe !?

 

L’homme

              Alors, Marie… Ah, oui. Marie… C’est à ce moment que Hélène Sadova vint - mais, que dis-je : descendit, comme une reine ! - à Bucarest. De Paris, c’est clair. Une amie d’enfance de Marie, mariée à un célèbre physicien français... Bref ! Elle « effectua » une visite en Roumanie, avec son époux. Ce fut comme une visite d’Etat. C’était juste après la visite de de Gaulle à Bucarest. Ceausescu essayait d’ensorceler les personnalités de la diaspora. Créer des lobbys à l’extérieur. Accréditer l’idée que les nouveaux maîtres de la Roumanie n’étaient plus staliniens, ni pro-soviétiques, mais plutôt latins, philo-français, voire même, toutes proportion gardées, de leur côté du rideau de fer..., gaulliens. Ils ont été reçus par Ceausescu. Le Français de physicien, et la Roumaine de son épouse...  Et les conseillers de Ceausescu reçurent de la main de leurs hôtes une liste avec quelques noms, parmi lesquels celui de Marie... Marie, donc, s’est vu répartie un studio « confort III »... Un pot de nuit muni d’une poignée intérieure… Avec eau courante, gaz et chauffage, situé dans un quartier suffisamment lointain... Je ne l’ai plus revue. Elle a disparu de ma vie.

 

L’épouvantail

              [bras d’honneur] Disparue! [bras d’honneur] Ta vie!

 

L’homme

              L’attaque cérébrale qui la terrassa, quelques années plus tard, ne fut pas assez puissante pour l’achever. Admise à l’hôpital, elle n’était plus que du coma profond, une bien piètre physiologie. Avec des tubes respiratoires dans son nez immense... - C’est une des femmes de ménage de l’hôpital, qui lavait les carrelages et les carreaux des couloirs, qui, en voyant le désarroi des miens - ils ne trouvaient pas le courage de demander qu’on débranche Marie -, alla voir les infirmières du service de réanimation pour leur dire:

 

L’épouvantail

              [en jouant le rôle de la femme de ménage] «  Laissez-la mourir, les filles! »

 

Le porteur de pancartes

              [traverse la scène, muni d’un pancarte sur laquelle le public peut lire : PIZDA]

 

                                                                    [Noir]

 

 

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25 mai 2008 7 25 /05 /mai /2008 08:24

 

Alexandre Papilian

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans la queue de l’éléphant

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Spectacle en deux parties

d’après le récit Le bien que je n’ai pas fait du même auteur

publié chez Le bruit des autres, 2002


 

 

 

 

Le théâtre est pavoisé avec des photos évoquant les deux Ceausescu (en pleine gloire ; pendant leur soi-disant procès ;  morts), ainsi que la Révolution Roumaine; la décoration commence à l'extérieur, dans la rue, continue dans le hall d'entrée et dans la salle, pour finir au fond de la scène. Des textiles, aussi, seront employés, notamment des drapeaux roumains, avec le célèbre trou au milieu... Selon les possibilités, on utilisera des images diapo, vidéo ou de film, du dit couple Ceausescu et de ladite Révolution Roumaine, projetées sur des murs, des parois ou des écrans; boucle visuelle à mettre en synergie avec la boucle sonore qui accompagne le spectateur dès son entrée dans la salle (des bruits et des sons reconnaissables de la Révolution Roumaine, plutôt un murmure au début, avec des variations d'intensité qui la rend « audible mais supportable »). Cet « agencement » audio-visuel, ou seulement audio, séparera, pendant le spectacle, certaines scènes...

 

Au fond de la scène, accrochée de telle façon que tout le monde puisse la voire, pendant tout le spectacle, une banderole : Pourquoi a-t-il une queue, l’éléphant ? Pour le reste, la scène sera meublée le plus simplement possible, mais de telle façon que les lumières, qui pourraient jouer un rôle très important, aient « des points de chute », sur quoi « s'appuyer ».


 

 

Personnages:

 

L'homme

la cinquantaine bien conservée

 

La marionnette

elle peut évoluer dans le cadre d'une petite scène de théâtre de marionnettes, spécialement aménagée, ou sur la grande scène, (avec ou sans la présence visible de son marionnettiste) ; sa voix sera de préférence grave, voire de basse.

 

L'épouvantail

Rigide, pouvant porter de masques différents, en fonction de la scène jouée. Sa voix et celle de la Marionnette doivent être très contrastées. 

 

Le porteur de pancartes

au minimum un simple porteur de pancartes ; c’est un rôle évolutif, selon les qualités de mime de l’interprète. 


 

 

 

Première partie

 

­              [Il fait noir. La boucle sonore passe à une intensité de plus en plus forte. Les lumières, d’abord faibles, ensuite de plus en plus puissantes, balayent les photos et les objets accrochés aux murs de la scène et de la sale. Le tout devient assourdissant, apocalyptique... - Soudain, tout s’arrête, en pleine lumière.]

                       

 

1

 

La marionnette

              [en indiquant l’épouvantail] Tout ça, à cause de cette ordure !... [pause] Et puis, il y a l’autre. La fille de… Chuuuuuut… Le moment de dévoiler son nom n’est pas encore arrivé… Mais, on peut, tout de même, donner un indice. Ce n’est pas la fille du Roi Lear. Elle n’est pas shakespearienne. [rire] Son père non plus. Sa mère, n’en parlons pas... [après une pause, en indiquant l’homme] Quant à celui-ci... [bras d’honneur; pause] Enfin. Bref. Tout ça, à cause de lui. Si. Aussi. Il a une âme, celui-là: ça ! [elle indique  l’épouvantail] Il ne trouve pas dégueulasse – ça. Que d’avoir une âme. [elle indique l’épouvantail] Que d’avoir ça. Si on peut parler de... ça. [elle indique l’homme] C’est ce qu’il clame, pour autant. Ce qu’il réclame depuis un moment. Il se demande pourquoi a-t-il été appelé de son néant originaire ? Pourquoi est-il arrivé dans ce monde avec le néant dans ses tripes ? Pourquoi, aujourd’hui, ce néant-même l’absorbe, l’appelle, le pousse, le bouscule ? Il est rongé par son histoire inutile, d’un côté, et par la peur, par sa peur de la mort d’un autre. De sa mort, évidement !

 

L’épouvantail

              Rien de révolutionnaire dans le néant et dans la mort. [il indique l’homme] Dans ce néant-ci, dans cette mort-ci. [cynique] Au fait, il ne leur trouve rien de révolutionnaire, à la mort et au néant. Mais seulement d’affreux. Et toc!

 

L’homme

              [à la marionnette, en parlant de l’épouvantail] Oui, c’est vrai. C’est mon âme. Je le sais. Elle est belle, hein ! [avec sarcasme] Sa mort serait tellement insignifiante… tellement… pff… qu’elle ne représenterait même pas une diminution ; même pas celle de la laideur.

 

L’épouvantail

              Une âme ? Une ordure ! Même... petite. Même si tout petite-petite. [pause ; à l’homme] Ton ordure. [à la marionnette] La tienne aussi. [au public] Aussi la votre. Je suis même la Tout-Petite Ordure Générale. [rire] L’ineffable. La vaporeuse. La moléculaire. La brownienne. L’atomique. La chaotique. La fractale. L’irréductible et la complètement, la totalement fréquente. Pour les esprits plus frustes, qui ne font pas dans le détail, je suis la continuité. L’ordure continue. C’est à dire, normale, banale... Naturelle... Et par..., naturalisation, Enorme, avec majuscule. Celle que l’on ne peut plus apercevoir, tellement elle est trop grande, tellement elle est trop totale. Tellement elle est trop acceptée. Tellement elle est trop désirée aujourd’hui. Trop transformée en besoin. Trop nécessaire. [pause, au public] Je m’y soumets... Trop... Pour l’instant. [aux deux autres] Vous vous y soumettez... Trop... Vous êtes trop actifs, car trop apprivoisés. [aux deux autres, au public et à lui-même] Vous..., et vous..., et nous... Donc, donc, DONC - Nous sommes actifs. Vous…, et vous…, et vous… C’est notre Révolution, ça ! Nous... Trop !

 

La marionnette

              Bon, bon ! Ça va ! On se calme ! Relax !

 

l’homme

              [parlant de l’épouventail] Elle est un... ineffable dépotoir. Salope. Altérée. Abîmée. Concassée. Broyée. Corrompue. Pervertie. Enlaidie. Méchante-malheureuse-mesquine-bornée. Déroutée. Détournée. Viciée. Dégradée. Répugnante. Torchon. Profanée. Auto-méprisée. Flinguée. Fumier. Détériorée. Dégue. Détraquée. Ravagée. Ordure. Putain. Saccagée. Massacrée. Ruinée. Délabrée. Dépérie. Rabotée. Esquintée. Abattue. Minée. Sapée. Cassée. Baisée. Défoncée. Laminée-tordue-corrodée-rongée. Etouffée. Annulée...

 

L’épouvantail

              [à l’homme] Tu nous fais le coup du dictionnaire, ou quoi ?

 

L’homme

              [à l’épouvantail] Correcte ! Quoi de plus simple, de plus... humain qu’un dictionnaire ?... J’y suis pour rien, moi ! J’ai été animalisé, desanimalé, transanimalé... j’ai été alphabétisé..., dictionnairisé...,  audiovisualisé..., moralisé..., démoralisé, immoralisé, amoralisé... révolutionné... domestiqué..., intellectualisé..., divinisé, dédivinisé, transdivinisé..., diabolisé, dédiabolisé, transdiabolisé..., et, maintenant, post-sexualisé..., environnementalisé..., nucléarisé..., OGM-isé [prononcé: « ogéémisé »]..., astralisé...

 

L’épouvantail

              [à l’homme] Tu veux dire: de l’ennui et du rien. De l’inutile. Du stupide. [à la marionnette] Ensuite, nous... [au public] Et vous... Tout le monde, quoi ! ... On est tous des dépotoirs... Dans le gigantesque dépotoir de l’histoire. Dans l’hyper-gigantesque dépotoir de l’avenir, aussi. Dans le dépotoir de l’humanité, quoi ! Des petits dépotoirs déposés, dépotoirisés dans l’Enorme. Dans l’Infini. Dans l’Ineffable. Ineffable, voilà le mot ! Ineffable – donc supportable...

 

L’homme

              [isolé par un spot de lumière, reprend, en indiquant le drapeau roumain] C’était la même chose là-bas. Avec quelques particularités. La « totale », là, était arrivée petit à petit. Ce n’était pas un holocauste... directement effrayant. Non. C’était quelque chose de secret.  Dans le sens de... sécrétion, de subtil..., de discret. Tiède. Languissant. Indigne du pays du Dracula. Quelque chose encore plus fort que la brutalité et la violence. Quelque chose de massif. De tout-couvrant. De tout-noyant. Le temps infini, surtout. Le temps sans bornes... Quant à elles, la brutalité et la violence, pareil, elles étaient tièdes. Aussi, éternelles. C’était, comment dire, une autre nature. À longue haleine. Quelque chose de profondément, de transprofondement éducatif. De tangent à l’objectivité irréfutable, implacable, cosmique. Tout le monde, là, était ineffablement dépotoirisé. Supportablement, pour autant. On vivait, supportablement, dans le, dans des dépotoirs paramatériels, postmateriels, transmatériels. Ineffables, quoi! A l’intérieur de. [pause] L’insupportable était rendu ainsi encore plus supportable. Donc: tout le monde - dans les... entrailles du dépotoir. Tout le monde. Tous. Même les dissidents.

 

La marionnette

              [isolée brusquement par un deuxième spot de lumière] C’est parfait !

 

L’épouvantail

              [isolée brusquement par un troisième spot de lumière] C’est révolutionnaire !

 

                                                                  [Noir]

 

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